Et voilà, j'ai quitté mon jardin. Et pas que mon jardin, ma maison, mes enfants, mes amis, la France. Me reste le pti fil magique de l'ordinateur. On a galéré un peu, et où ça se branche, ce truc là, le bleu avec le bleu normalement, et pourquoi la souris elle marche pas, elle est déchargée, mais non, elle est pas déchargée, ah mais il faut brancher son socle? Tout finit par être au point, sauf l'envoi des messages. Là, pendant que j'écris, je continue une conversation tranquille avec mon fils, avec ma fille, un rectangle orange m'informe qu'ils se sont connectés, on prend le pti dej avec le roitelet et la ptite abeille, t'as pensé à donner des croquettes au chat (là, je plaisante, c'est moi qui oublie de nourrir le chat), ah, j'ai oublié de vous dire, quel temps fait-il chez vous? C'est le smtp, ah bon, c'est quoi le smtp? Faut voir avec ton proprio. Je pense à tous ces exilés d'une autre époque, qui restaient et dont on restait sans nouvelles des mois, des années durant. Parfois définitivement: la demi-soeur de ma grand mère, partie pour l'Algérie, n'est jamais descendue du bateau sur lequel elle était montée. Je pense à tous ces exilés de notre époque, ceux qui partent avec rien, qui ne savent pas où ils vont échouer ni ce qu'ils vont trouver, et peut-être, pour eux aussi, la disparition dont personne ne saura jamais rien.

Mais bof, le malheur des autres me console pas du mien: même minuscule et ridicule, c'est le mien quoi!.

Parfum d'Automne et fête du Têt. Une chambre d'hôtes à Hanoi, qui s'appelle « Parfum d'Automne ». C'est le prénom de la patronne. Verra-ton aussi chez nous, maintenant que le choix de prénoms est (presque) libre, apparaître de tels prénoms poétiques? Mais l'automne est fini, et ici tout le monde prépare la fête du Têt. Les rues en sont scintillantes. Des milliers de petites bricoles rouge et or suspendues dans les boutiques, des paquets cadeaux préemballés (des choses qui se mangent semble-t-il), beaucoup de fruits, des fleurs en bouquet, des fleurs en pot, glaïeuls, chrysanthèmes, orchidées, des rameaux divers encore en boutons, et des arbustes en pot, ou simplement avec un plastique qui entoure les racines en attendant la transplantation. Des mandariniers, j'en avais vu tout un champ en décembre. J'avais cru à un verger. C'est pour le Têt, nous avait dit la jeune vietnamienne qui nous servait amicalement d'interprète. Aujourd'hui, il y en a partout, de toutes sortes, sur les trottoirs, dans les boutiques, sur les motos. Des tout petits, pas encore bien mis en forme, jusqu'aux magnifiques cônes parfaits vert sombre fruité d'orange qui sont, semblent-il, la rolls des mandariniers. Faut dire qu'un vélo avec, sur le porte-bagages, un mandarinier chargé de fruits deux fois plus haut que le conducteur, ça vous a une certaine allure.

« Le proprio nous a fait livrer un mandarinier haut d'un mètre cinquante » nous a dit hier une collègue de travail de mon homme, assez bluffée par l'attention.

Un quotidien poussiéreux et bruyant Dans un quartier populaire et assez animé, nous avons la chance de loger un peu à l'écart. Pas facile à trouver le premier jour, il faut s'enfoncer dans une ruelle, puis dans une autre plus étroite, hésiter devant des portes toutes semblables, c'est bien là. Mais l'agitation de la ville n'est pas loin, en cinq minutes on est au coeur du problème. Mais qu'est ce que je fous là, moi la campagnarde, qui ai un jour repoussé, sans prendre une demi seconde de réflexion, la suggestion d'un poste d'assistante à Paris V... parce que, vous comprenez « moi, je suis pas d'ici » (Comme disait Pierre Dac, je viens de chez moi et j'y retourne ). Parce que, si Paris est bruyant et pollué, alors, pour Hanoi, ya pas de mot. Un boulevard large comme une autoroute, avec des motos à touche touche sur toute la largeur et la longueur, vous imaginez ça? Aux heures d'embouteillage, ça se faufile sans complexe sur les bas côtés et à contre-sens, de l'autre côté de la séparation médiane quand il y en a une. Pour traverser? Il « suffit » de forcer le passage, à vitesse constante et décidée, en gardant, sans trop le montrer, les yeux partout. Il faut surtout que trajectoire et vitesse soient parfaitement prévisibles. Le hanoien (?) vit dans l'espace-temps. Ce n'est pas sur vous qu'il dirige résolument son engin, c'est sur l'espace virtuellement libéré par votre progression. Jusqu'à la dernière seconde, il ne sait d'ailleurs pas s'il va passer devant ou derrière vous, mais il va passer, c'est clair, sans s'arrêter, surtout pas, et sans ralentir ou à peine. Quant à la pollution, c'est plutôt de la poussière. Il y a quelques années, seules les jeunes femmes portaient le masque en tissu, autant par coquetterie (garder la peau claire) que par hygiène. Le masque se répand, et pour cause. Hier, en remontant à pied le boulevard, je me suis dit que j'allais vraiment m'en procurer un. Facile, on en trouve partout.

Ce matin, mon homme est parti à moto. Pas vraiment enthousiaste. Mon soutien moral, qui lui était totalement acquis, avait pas l'air de lui suffire...