Ciel gris, uniformément, ce matin. Ce n'est pas un temps désagréable ici, on sait qu'on n'aura pas trop chaud, c'est plutôt une bonne nouvelle. Pourtant, après la nostalgie du ciel bleu et glacial de nos hivers dauphinois, un autre désir me vient, celui des ciels orageux de nos soirées d'été. La faute à Agnès , et à ce vers romantique "Levez-vous, orages désirés".

Hanoi continue son printemps. Le très bel arbre qui est juste sous mon balcon a enfin révélé la couleur des ses fleurs: jaune. Un peu partout, des arbres fleurissent jaune, après le blanc, le rouge-orangé et le mauve.

Autre chose s'épanouit sous ma fenêtre: la maison d'à côté monte ses piliers et ses murs sans hâte mais sans tergiversations. Nous avons déjà compris, en voyant le premier niveau s'élaborer et la dalle se couler, qu'une partie de nos fenêtres serait... dans la future cage d'escalier. Bon. Comme l'autre possibilité, c'était de se retrouver un mur à 50 cm de l'ouverture, on se fait une raison.

C'est assez fascinant de voir se monter une maison ici. D'abord, les fondations nous ont sciés. Nous sommes en effet sur une presqu'île, et le sol dur, apparemment, est assez loin sous les marnes. D'énormes vis sans fin ont creusé le sol , à vingt mètres de profondeur nous a-t-on dit. Une vingtaine de trous, emplis avec des piliers de béton préfabriqués, éparpillés d'une manière qui nous semblait fantaisiste, mais qui ne l'était pas. Répondant en effet à deux exigences: assurer une assise bien répartie à l'ouvrage, tout en ménageant deux rectangles vides, soigneusement habillés de briques, qui pourraient bien être de futures fosses septiques.

En effet, le problème des eaux usées commence à être pris au sérieux à Hanoi. Il est temps. Leurs lacs sont magnifiques, mais c'est une pitié de regarder les bords, ravagés de détritus divers. Quant aux canaux, trop petits pour se défendre, ils peuvent ressembler, à certains moments, à de véritables égouts à ciel ouvert. Donc, on imagine, on espère, que la maison d'à côté a pensé à ce détail.

Les fondations et la dalle de surface achevées, nous avons vu monter les murs. Même technique que celle que nous observons un peu partout: des piliers en béton armé de 20 cm sur 20, entre lesquels prend place un remplissage de briques. Le briques sont partout ici. Dans chaque rue ou presque, un tas de briques, en vrac ou au contraire soigneusement empilé, attend benoîtement d'être utilisé. Dans le delta du Mékong, les fours à briques, chauffés à la balle de riz, sont un élément central du paysage. Mais les briques utilisées ici ne viennent sans doute pas de si loin.

L'habillage de briques n'a pas besoin d'être très épais, ce n'est pas lui qui porte, ce sont les piliers béton. Quant à l'isolation... Mais, expérience faite, ici il vaut mieux une maison bien aérée, car il faut se protéger de l'humidité autant ou même plus que de la chaleur. Le mur qu'ils ont reconstruit en bordure de notre allée ne fait que dix centimètres... La dalle du premier niveau a été coulée en une nuit, après plusieurs journées pour mettre en place le coffrage et l'habiller de bâches en plastique. Un soir, un camion arrive. Il déverse le béton frais à même le goudron de la rue. Celui qui fait construire une maison paie une taxe particulière qui lui permet d'occuper, pourvu qu'il laisse un passage, une partie de l'espace public. Un treuil bricolé permet de monter les seaux à l'étage, deux ouvriers pour transporter le seau jusqu'au fond du chantier avec une planche passée dans son anse, béton déversé, étalé, piétiné, au suivant.

C'était le soir. Le lendemain matin, la dalle était finie.

Maintenant, c'est au tour du second niveau. Les uns ferraillent les futurs piliers, d'autres mettent en place le coffrage, d'autres préparent les briques: les monter depuis la rue dans des seaux en plastique (je vous parlerai du "treuil " une autre fois, il mérite un billet pour lui tout seul), les déverser sur un tas intermédiaire, les lancer au collègue qui les entasse bien rangées.

Sur les sept piliers prévus, trois sont coulés, deux coffrés, un en cours de coffrage, un simplement ferraillé. Ils sont une dizaine d'ouvrier(e)s à s'affairer là en dessous. Le bruit? j'y pense même plus. En revenant dans ma campagne dauphinoise, je vais passer huit jours sans dormir, faute d'environnement adéquat.

Et je vais réentendre la chouette. Chouette!