Cultive ton jardin

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vendredi 5 février 2010

Sombreros et mantilles

Encore une histoire de couvre-chef. La coiffure de la demoiselle ressemble à s'y méprendre à ces mousselines que Brigitte Bardot mit, un temps, furieusement à la mode. Sauf que la dite mousseline s'attachait sous le menton avant de faire le tour du cou, pour finir par une petite boucle mignonne sur la nuque: c'est vachement plus dur de faire tenir en place en attachant directement derrière. Bon, c'est vrai qu'à cette époque là, Bardot ne faisait pas de politique, et les petites demoiselles qui se couvraient la tête à sa façon n'étaient même pas électrices, il fallait avoir 21 ans. Pour les vieux grincheux, ce foulard était, loin d'un signe de soumission à la loi du mâle, une preuve de plus de la déliquescence ridicule de la jeunesse. Et pour les jeunettes qui le portaient avec délices, un signe audacieux de leur insoumission aux vieux grincheux. Et aux vieilles grincheuses, soyons pas sexistes.

Les mêmes vieilles, grincheuses ou pas, il y en avait de sympas, avaient porté un foulard toute leur vie, dès lors qu'elles sortaient de la maison (pas trop souvent). Mes grand-mères ne seraient jamais sorties "en cheveux", et n'étaient pas assez riches pour porter un chapeau, sauf sur le tard, et encore rarement (coûtait cher, fallait pas l'user), quand les "retraites des vieux" ont été (un peu) revalorisées. Ma mère a également porté ce foulard assez tard, puis un chapeau, jusqu'à ce que ce ne soit même plus obligatoire à l'église et que la mode des chapeaux tombe à l'eau, ruinant les modistes. Ah, et puis yavait aussi les nonnes. Dont on ne devait jamais voir ni les cheveux, ni le cou. Et qui se sont retrouvées toutes bêtes, leur costume retiré, de s'apercevoir qu'elles étaient susceptibles de se faire draguer dans les squares. Quand les jeunes, à douze ans, faisaient leur "communion solennelle", ils avaient droit à une semaine d'absence pour la "retraite" qui précédait, et venaient benoîtement, le lendemain de la cérémonie, rendre visite en costume aux enseignants parfois sourdement irrités mais qui auraient peu apprécié qu'ils se dispensent de cette "politesse".

Et puis, c'était l'époque, à la cantine, du "poisson le vendredi". Des générations d'écoliers ont mangé du poisson le vendredi, pour ne pas chagriner les curés. Ils continuent, mais c'est pour complaire aux marchands de poisson. Souvenez-vous que le jeudi était le jour du catéchisme, et que le passage au mercredi avait soulevé une montagne de protestations. Nos vacances scolaires étaient (sont encore) rythmées par les fêtes religieuses, Noël et Pâques, Toussaint et Mardi Gras, ainsi que nos jours fériés, tous nos jours fériés sauf le 14 juillet, le 1er mai et le 8 mai. Ce fut toute une histoire quand il fallut décrocher les vacances "de Pâques" de la fête religieuse, qui se baladait trop dans le calendrier, accrochée qu'elle était au cycle lunaire. Et aussi créer trois zones, le dieu tourisme ayant détrôné le dieu de nos pères.

C'est dans cette ambiance que j'ai grandi, et l'école laïque ne m'a que très peu aidée à m'en distancier. Quelques profs, pourtant, sans faire de zèle inutile, m'ont amenée à me poser les bonnes questions. La bibliothèque municipale de ma commune m'a fait découvrir des livres qu'on ne lisait pas chez moi, des idées dont j'ignorais même l'existence. Je suis pourtant restée longtemps engluée, cherchant même, un temps, comiquement, à retrouver la foi que j'avais perdue. Ce qui ne m'empêche pas (au contraire) d'être devenue résolument athée. Et pourtant pas athée prosélyte. Surtout pas auprès des jeunes. Si j'avais eu à affronter ce genre de propagande à l'adolescence, je serais probablement restée engluée plus longtemps encore. Par esprit de contradiction, par défi.

Outre la religion, il y avait la bienséance. Je me marre quand j'entends parler de "journée de la jupe". Nous étions quelques-unes, venant de loin et à vélo, à avoir obtenu une dérogation pour porter des pantalons, je me souviens avoir eu les genoux marbrés de pourpre et de bleu par le froid. La dérogation pantalon précisait qu'ils devaient être "de couleur sombre et de coupe classique". Alors que les pattes d'éph n'avaient pas été inventées, je peine à m'imaginer ce qu'aurait pu être une coupe non classique. Mais les dénicheurs de péché ont toujours eu plus d'imagination que les pécheurs eux-mêmes.

Il y avait, il y a toujours, un syndicat appelé "Confédération Française des Travailleurs Chrétiens", une minorité ayant refusé de perdre l'étiquette "chrétien". En Europe, personne ne s'interrogeait sur la légitimité de l'appellation "Démocratie Chrétienne" . On n'en finirait pas de pister les nombreuses entorses à la neutralité laïque, et d'ailleurs, certains revendiquent aujourd'hui pour l'Europe des "racines chrétiennes".

Pendant longtemps, la laïcité a été contrainte de lutter contre une religion dominante, qui n'avait pas fait son deuil d'avoir été détrônée en tant que Religion d'Etat. Nous n'en sommes plus là, même si quelques fâcheux soubresauts nous laissent craindre qu'on pourrait y revenir. Pour ma part, je ne retire pas le droit à ceux qui en ont besoin de s'appuyer sur une religion ou une croyance. Je m'appuie bien, de façon tout aussi irrationnelle, sur ma croyance en l'être humain, alors même que la bonté de l'homme soit aussi improbable que celle d'un quelconque dieu. Je ne leur demande qu'une chose, ne pas tenter d'imposer leurs croyances, leurs modes de vie, et de ne pas censurer l'information pour manipuler par l'ignorance. Je n'oblige personne à recourir à l'avortement, mais je défends la liberté d'y avoir accès, ainsi que le droit pour tous d'être correctement informés de ce qui peut les protéger, préservatif par exemple. Je n'empêche personne de croire au mythe de la création, Adam et Eve issue de sa côte pour lui tenir compagnie, mais je refuse qu'on l'enseigne à nos enfants. Le Pape a autorité sur... ceux qui reconnaissent son autorité, c'est bien assez. Et c'est la même chose pour toutes les religions, elles n'exercent leur autorité que sur ceux qui la reconnaissent. C'est à dire que toute coercition leur est interdite, et tout lobbying visant à dépasser cette limite du consentement éclairé.

Le vrai danger est dans ces tentatives sournoises, et pas dans un carré de tissu sur la tête d'une jeune femme. Ce carré de tissu, comme le drap rouge que le torero agite devant le taureau, n'est qu'un leurre. Le taureau fonce bêtement, et le torero, d'un élégant mouvement de son petit cul fait exprès pour (dixit Pierre Desproges) se moque de lui. Sommes-nous des taureaux?

vendredi 22 janvier 2010

Un papillon en hiver

Plutôt inattendu, ce papillon blanc qui est apparu un jour dans la maison, avec le petit carré noir des piérides sous ses ailes, alors que dehors la neige recouvrait toute la campagne d'une couche épaisse. Il a voleté de ci de là pendant plusieurs jours, tandis que nous nous interrogions: que faire pour lui? Il n'avait pas plus d'avenir dehors que dedans, et si l'on admet que le destin d'un papillon durant sa courte vie c'est de s'abreuver du nectar des fleurs afin de s'accoupler et de pondre... ben celui là, rolex ou pas, avait bel et bien raté sa vie. Ni fleur, ni partenaire, et pas la moindre feuille de chou à l'horizon.

Quand il s'est posé, épuisé, sur le carrelage de la cuisine, j'ai déposé près de lui une petite flaque d'eau sucrée. Je ne sais s'il en a profité. Finalement échoué sur le bord d'une vitre, ses ailes jusque là bien jointes se sont dépliées, étalées, rendant visible la marge noire de leurs pointes, puis il n'a plus bougé. Il y est encore.

Cet été, sous sa forme précédente de chenille, je l'avais traqué sans état d'âme, écrasant les petits oeufs orange, pulvérisant du "bacillus thurigiensis" sur les minuscules chenilles qui en sortaient. Ce qui ne plaisait pas trop à mon petit fils: Petit Jardinet s'était découvert une passion pour les chenilles, et peu lui importait qu'elles ravagent mes choux, il aime pas trop le chou. Pour lui faire plaisir, j'avais coupé une feuille envahie, l'avais placée dans un plat en verre muni d'un couvercle, et il avait nourri ses pensionnaires de feuilles fraîches, qu'elles dévoraient de plus en plus vite à mesure que leur taille s'accroissait. Je mange, donc je grossis, et plus je grossis plus je mange. Et plus je chie, on occulte toujours, par bienséance, cet aspect des choses, et en vase clos, ça devenait de moins en moins ragoûtant. Pendant que je tentais de maintenir un semblant d'hygiène dans mon bocal, certaines ont dû s'échapper et coller leur cocon dans un coin discret, je ne suis pas, heureusement, une ménagère très méticuleuse. Petit Jardinet s'intéressait alors à d'autres chenilles, une noctuelle qu'il aimait particulièrement pour l'avoir sauvée d'une attaque de fourmis (on s'attache plus à ceux que l'on a aidés qu'à ceux qui nous ont aidés, c'est une facette paradoxale de l'égoïsme humain).

Et aussi une chenille de sphinx.

Je l'avais découverte à terre, en débroussaillant un roncier. Son vert fluo la rendait très visible, et une longue épine dressée sur son dos imitait vaguement l'aileron de requin. Un petit livre répertoriant "100 papillons faciles à voir" nous avait permis une identification première: pas d'erreur, la corne au bout de l'abdomen est caractéristique des sphingidés, c'était donc une chenille de sphinx. Mais de quel sphinx? Quand j'étais petite, on appelait "oiseau-mouche" ces insectes dont le battement d'ailes est si rapide qu'il évoque plutôt le bourdon que le papillon. Et la trompe qu'il déplie pour atteindre le nectar au plus profond des fleurs est si longue qu'on croirait qu'il ne fait que voler sur place pour les admirer. Je me souviens avoir cru, naïvement émerveillée, que c'était vraiment un oiseau, un tout petit oiseau au bec très long et très fin. J'ai perdu mes illusions mais gardé ma tendresse. J'étais donc très heureuse d'avoir capturé une chenille de cet oiseau-là.

Sur mon petit bouquin, assez sommaire, aucune chenille ne présentait de ressemblance vraiment convaincante avec notre pensionnaire, nous avons décidé arbitrairement que ce devait être un sphinx du peuplier, et l'avons approvisionné en feuilles de l'arbuste vaguement apparenté aux saules qui poussait sauvage tout près du lieu où je l'avais trouvé. La bestiole est restée léthargique dans son assiette de verdure. Mais un matin, elle avait disparu. Nous avons vite rattrapé la noctuelle qui lui tenait compagnie et qui s'enfuyait de toute la vitesse de ses petites pattes. Elle, nous avons eu du mal à la retrouver, et pour cause: nous cherchions une chenille vert fluo, nous avons fini par en (re?)trouver une brune. Mise à part la couleur, tout était conforme, le petit sabre recourbé sur le dos, les rayures obliques sur le côté. Retour au bouquin dans lequel nous avions précédemment farfouillé, et voilà qu'une chenille que nous avions négligée, précisément à cause de sa couleur foncée, se révélait exactement ressemblante. Celle du sphinx du liseron. La fuyarde ayant réintégré son assiette, nous avons couru faire provision de liserons, pas difficile, avec les ronces c'est ce qui pousse le mieux chez moi.

Et voilà que notre mollassonne chenille s'est réveillée et s'est mise à bouffer avec frénésie. Et à grossir avec enthousiasme. Jamais vu de chenille aussi grosse. On lui fournissait du liseron frais plusieurs fois par jour. Elle allait bien chrysalider un jour, mais comment, et de quoi avait elle besoin? Internet nous a appris qu'elle s'enterrait en fin de parcours, agglomérait autour d'elle un cocon de terre, et formait sa chrysalide à l'intérieur de ce cocon protecteur. Nous avons mis au fond d'un seau une quinzaine de centimètres de terre, la chenille et les liserons par dessus, et attendu. Le jour où la chenille, devenue grosse et longue comme un doigt, a de nouveau disparu, nous avons supposé qu'elle s'était enterrée pour sa mue. Longtemps après, partagés entre la curiosité et la crainte de compromettre la suite de l'histoire, nous avons fini par vider délicatement la terre du seau. Elle était bien là. Le gros cocon terreux, collé contre la paroi, s'est décollé sans se casser, laissant voir une chrysalide d'un marron luisant, comme laqué. Comme le disent et le montrent les références sur internet, la longue et fine trompe repliée en trombone du futur papillon était emballée séparément, dans un fourreau fragile.

J'ai tout remis en place, aussi délicatement que possible, espérant n'avoir rien gâché. Que faire ensuite de ce seau? J'ai pensé le laisser à l'intérieur, je suis heureuse de ne pas l'avoir fait, il serait sorti en plein hiver, comme la piéride. Le laisser dehors? La protection assurée par quelques centimètres de terre dans un seau risquait évidemment de se révéler insuffisante s'il faisait vraiment froid. Et il a fait moins treize, précisément. Solution intermédiaire, le seau, avec son précieux contenu, passe l'hiver sur une étagère, dans une cave pas vraiment fermée mais assez enterrée pour que la température n'y soit pas trop glaciale. Maintenant, je m'interroge: comment faire pour voir sortir le papillon de son cocon? Comment choisir le bon moment pour le rentrer? Il faudrait, bien sûr que mon Petit Jardinet assiste à sa sortie. Les vacances de Pâques... trop tard. Celles de février... trop tôt. Quoique les vacances parisiennes, cette année, empiètent sur la première semaine de mars. Ce sera début mars.

Jusque là, suspense: le mouton a-t-il mangé la rose? La muselière et l'armure ont-ils suffi à protéger la fleur? Rendez-vous en mars pour l'épilogue.

mercredi 13 janvier 2010

Camus, un homme qui dit non

J'ai eu envie de relire "L'homme révolté". Il me semblait que le destin de Camus n'était pas, absolument pas, d'être panthéonisé. C'était bien triste, cette histoire de Panthéon, mais bon, que son cadavre soit ici ou là, qu'importe, au Vietnam ils ont bien momifié Ho Chi Minh qui voulait que ses cendres soient dispersées au nord, au sud et au centre du Vietnam en symbole de son unité. Les morts n'appartiennent à personne, mais n'importe qui peut se les approprier, "Heureux ceux qui sont morts" osait poétiser Péguy.

Puis, je me suis aperçue que certains étaient en train de l'instrumentaliser. En particulier avec cette foutue phrase que tout un chacun répète comme un perroquet, sans se soucier ni d'en repérer le contexte, ni même de l'analyser correctement.

"Si je devais choisir entre la justice et ma mère, je choisirais ma mère".

Cette phrase, si on y réfléchit bien, dit clairement que choisir sa mère dans ce contexte serait bel et bien une injustice, même si c'est une injustice qu'il assume. Pourtant, le contexte dont il est question et le contexte des attentats dans des lieux publics, des attentats aveugles qui, loin de cibler un ennemi identifié, prennent le risque de tuer des civils innocents. Camus dit alors que, des attentats de ce type ayant lieu dans le tramway d'Alger, sa mère pourrait en être victime, d'où la référence à sa mère.

Je n'ai pas lu tout Camus, et de loin, et sans doute a-t-il écrit bien des choses que je désapprouverais. Quand au lycée j'ai lu "L'étranger", avec pas assez d'indépendance d'esprit pour me démarquer de l'obligatoire admiration que nous infusent les enseignants, j'avais cependant été assez gênée par ce personnage d'arabe dont on ne saura rien, sinon qu'il est mort d'un coup de couteau donné par un homme qui ne sait même pas pourquoi. Tandis que les états d'âme de "l'étranger" nous sont détaillés, l'arabe assassiné restera pour nous une ombre. Du soleil, un meurtre, et une silhouette en creux, une absence, un vide.

Mais c'est de "L'homme révolté" que je veux parler aujourd'hui. Et finalement, comment parler mieux d'un écrivain qu'en le citant? Alors, j'ai glané pour vous dans les premières pages ces quelques lignes:

"Qu'est-ce qu'un homme révolté? Un homme qui dit non. Mais s'il refuse, il ne renonce pas: c'est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. (...)

Jusque là, il se taisait au moins, abandonné à ce désespoir où une condition, même si on la juge injuste, est acceptée. (...)

Le révolté, au sens étymologique, fait volte-face. (...)

Le voilà qui fait face. (...)

Toute valeur n'entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur. (...)

Toutes les exactions antérieures au mouvement d'insurrection, l'esclave les souffrait. Souvent même il avait reçu sans réagir des ordres plus révoltants que celui qui déclenche son refus. Il y apportait de la patience, les rejetant peut-être en lui-même, mais, puisqu'il se taisait, plus soucieux de son intérêt immédiat que conscient encore de son droit. Avec la perte de la patience, avec l'impatience, commence au contraire un mouvement qui peut s'étendre à tout ce qui, auparavant, était accepté. (...)

Remarquons ensuite que la révolte ne naît pas seulement, et forcément, chez l'opprimé, mais qu'elle peut naître aussi au spectacle de l'oppression dont un autre est victime."

Ce sera tout pour aujourd'hui. Avec, en prime, l'invitation à vous joindre à une révolte, une révolte qui, comme toute révolte dit Camus, invoque tacitement une valeur. Une parmi d'autres, il en est tant.

Exigeons la suppression d'un ministère de la honte. Il en est temps.

mardi 15 décembre 2009

Elevages concentrationnaires et virus en mutation

Un billet très court pour vous signaler un reportage remarquable de la télévision suisse romande, sur le contexte dans lequel est apparu le virus H1N1 dont on nous a fait un tel épouvantail. Le vent de panique qui a soufflé à propos d'une possible pandémie et qui s'est révélé injustifié n'était peut-être pas si irrationnel que ça. Un virus vraiment méchant aurait bien pu apparaître, pourrait bien apparaître un de ces jours, les conditions de l'élevage industriel y sont tout à fait propices et les scientifiques le savent.

Le reportage dure 43 minutes, c'est long, mais ça vaut qu'on prenne le temps. Il explique en détail, témoignages et images à l'appui, ce qui se passait à La Gloria, au Mexique, lorsque le virus y a été repéré pour la première fois. Ce qui s'y passe probablement encore. Et ce qui, peut-on imaginer, se passe ailleurs sur tous ces territoires sacrifiés où les élevages concentrés de porcs et de volailles apportent nuisances environnementales et sanitaires. Tout ça pour que nous puissions acheter à des prix de rêve une viande de cauchemar.

Même si vous refusez de devenir végétarien (ce qui est mon cas), même si vous vous foutez complètement de l'environnement (ce qui devient rare), même si vous faites parti des décomplexés qui pensent "que le monde crève pourvu que je m'empiffre", même si vous avez très peu de sous et que la viande à bas prix est une aubaine, presque une obligation, réfléchissez-y à deux fois avant d'ingurgiter certaines charcuteries, côtelettes, plats cuisinés surtout, on se méfie jamais assez des trucs tout prêts, c'est là que finissent les produits les plus frelatés, ni vu ni connu je t'embrouille.

Ecoutez attentivement ce reportage, et lisez ou relisez "Bidoche" de Fabrice Nicolino. On n'y parle ni de La Gloria, ni du H1N1 (paru trop tôt) mais son propos n'en est que plus convaincant car tout y est déjà en germe. Et son sous-titre, "L'industrie de la viande menace le monde" qui pouvait apparaître excessif ou grandiloquent, prend tout son sens.

Joyeuses fêtes!

lundi 14 décembre 2009

Le jardinage bio est un sport de combat!

J'ai reçu hier le catalogue 2010 du G.I.E Le Biau Germe. Publicité totalement, absolument, résolument gratuite et spontanée. Quoique, vu que je m'apprête à faire une commande ...

Sur la couverture, une très belle amarante rouge. Tiens, je pense que je vais commencer ma commande par ça: deux mètres de haut, "spectaculaire en fond de massif", mon Petit Jardinet devrait être content, et moi aussi puisque "Les feuilles peuvent être consommées à la manière des épinards et les lourds pannicules sont pleins de très petites graines comestibles". Des fleurs qu'on peut manger, des légumes décoratifs, comment s'accommodent-elles, ces plantes, d'un tel brouillage identitaire?

En tous cas, tout va bien pour la mienne, d'identité, puisque la racine (mais non, pas celle de la plante, la racine linguistique!) est gréco-latine (latin amarantus emprunté au grec amaranton), et le gréco-latin, en galimatias identitaire, on a le droit. J'avais peur que ce soit encore une plante venue d'ailleurs, genre quinoa, maïs ou potiron de Hokkaïdo. Heureusement, je me souvenais d'un couplet sarcastique du grand Molière qui parlait par la bouche de Trissotin, d'un carrosse amarante ou "de ma rente". Molière, on a le droit. Mais je relis l'édito du catalogue, et voilà que j'apprends que l'amarante est aussi "plante sacrée des incas"... et (on n'arrête pas le progrès) qu'elle a une cousine américaine qui fait de la résistance aux herbicides par contamination OGM, quelle peste, on va devoir l'arracher à la main!

Bon, je crois que je vais laisser tomber ces conneries identitaires, sinon je vais pas réussir à faire ma commande, un catalogue de graines, surtout bio, c'est farci d'étrangetés. Même si c'est farci, également, de très anciens légumes bien de chez nous. Le Biau Germe s'attache, en effet, à retrouver, sauvegarder, voire réintroduire dans le circuit les variétés cultivées avant 1914, non parce qu'elles sont anciennes, me faites pas la plaisanterie nulle des cavernes et de la bougie, mais parce qu'elles datent d'une époque où la sélection maraîchère et l'hybridation n'avaient pas encore fait les dégâts que l'on sait, privilégiant des qualités compatibles avec la culture industrielle, la grande distribution, la longue conservation en chambre froide et les voyages lointains plutôt que les qualités nutritionnelles et gustatives. Privilégiant aussi la NON reproductibilité des semences, tous ces paysans qui fabriquent eux-mêmes leurs propres graines, ça fait désordre. Et quelle insupportable entrave à la liberté de commerce!.

Une bonne trentaine d'artisans semenciers se sont réunis cet été, à l'initiative de Biau Germe et de ses copains les Croqueurs de Carottes pour les Journées Sélections de la Semence. Leur travail s'apparente à ce que j'appelle la résistance-colibri: ils essaient de sauver chacun à sa mesure une toute petite partie de cet héritage ancien, et leur effort, n'en déplaise aux railleurs, n'est pas tourné vers le passé mais vers l'avenir. C'est en conservant le plus possible de semences anciennes que peut-être l'humanité pourra faire face aux grands bouleversements climatiques qui sont désormais inévitables. Sans hybridation (l'hybridation donne des plantes stériles), sans OGM bien sûr, de nouvelles obtentions pourront apparaître, puisant dans la biodiversité génétique sauvegardée, privilégiant le gustatif et le nutritif, qualités qui n'auraient jamais dû cesser d'être au premier plan de la recherche agronomique. Privilégiant aussi l'adaptation aux sols et aux climats, pour éviter les arrosages gaspilleurs et les épandages de toxiques, engrais ou pesticides, nécessaires aux plantes rendues fragiles pas leur manque de compatibilité avec le terroir.

Par une bizarrerie (voulue?) de nos lois, un artisan semencier qui essaie de participer à ce sauvetage de variétés anciennes se voit doublement pénalisé. Commercialement d'abord, il ne pourra pas vendre ces graines là, disparues du Catalogue Officiel, à des maraîchers. Inutile de vous dire que les petites commandes de jardiniers amateurs comme moi ne suffisent pas à valoriser les efforts entrepris. Ces graines ne pourront être vendues que sous l'étiquette "Semences destinées exclusivement aux jardiniers amateurs" et en petits sachets. De plus, même pour être vendues à des amateurs, ces graines sauvées de l'oubli doivent être inscrites sur un catalogue annexe du Catalogue Officiel, et cette inscription est payante.

Donc, voilà, munie de ce très sobre et très joli catalogue, je fais l'inventaire des graines qui me restent. Périmées? Il y en a quelques-unes, mais peu, j'avais déjà, l'an passé, fait un sacré ménage: je suis négligente et gardeuse, alors ça faisait franchement pitié, ma collection de vieux sachets. J'avais aussi changé le lieu où je stocke mon petit bazar: il me semblait que mes graines perdaient, plus vite que prévu, leur faculté germinative. Je les ai déménagées dans le buffet de cuisine hérité de ma mère, ce buffet des années 50 moins suspect d'être imprégné de formaldéhyde que les étagères en agglo où elles étaient précédemment.

Le catalogue me sert de guide: ail, arroche, aubergine, betterave, carotte... J'ai déjà planté de l'ail cet automne, je ne sais si j'ai eu raison, d'habitude je ne le fais qu'au printemps. Je me suis dit que j'allais essayer. Ils pointent déjà leur petit museau vert et pointu, ça a l'air de bien se présenter. Pour l'arroche, pas besoin, elles se ressèment régulièrement depuis que j'en ai récupéré les graines dans le jardin d'une copine. Aubergine... bah, mes essais précédents étaient assez minables, je ne suis pas très performante avec les plantes qui demandent trop d'attention. Je continue à suivre l'ordre alphabétique. je coche avec un feutre fluo les graines dont je vais avoir besoin. Je note la date de péremption de celles qui me restent de l'an dernier.

J'aime bien préparer mes commandes de graines en décembre, quand les collines d'en face sont saupoudrées de neige, que le brouillard me cache la Chartreuse toute proche, que l'étang en dessous est bien visible, les arbres qui le dissimulent en été ayant été déshabillés de leur plumage. A propos de plumage et pour parfaire l'atmosphère les corbeaux s'abattent en croassant sur les prés où on se demande bien ce qu'ils trouvent. Je regarde tout ça et je rêve au printemps. Faudra que je trouve le temps de tailler les sureaux, ils se sont bien trop développés depuis que je les ai sauvés du désherbant féroce de mon "locataire" paysan qui les maintenait, année après année, à l'état de moignons noircis sans pourtant en venir à bout définitivement, coriace sureau! Le laurier sauce aussi en prend à son aise. il dépasse le muret, c'est pas dans nos conventions.

Je suis fidèle au "Biau Germe" depuis de nombreuses années, mais il me vient des envies de vagabonder un peu. Pas chiens, ils m'y encouragent en me fournissant la liste de leurs amis "Croqueurs de Carottes": Germinance, Graines del Païs, Les Semailles, Ferme de Sainte Marthe, Jardins d'Envie... Tous ces gens, et bien d'autres, font partie du réseau de "Semences Paysannes". Entre autres activités, Semences Paysannes nous informe des toutes dernières nouvelles en matière de réglementation grainetière européenne. Si vous avez le temps, allez lire ça, vous ne serez pas déçus: on y sent très bien tourbillonner les vents contraires, la pression de l'évidence écologique contre celle des lobbies agro-industriels. On y donne d'une main ce que l'on retranche de l'autre, on caresse d'une main tandis qu'on étrangle de l'autre. De la même façon, les deux girouettes de mon toit, une vache et un cheval, persistent bizarrement à indiquer des directions différentes. La masse imposante du château voisin y serait-elle pour quelque chose?

Hors sujet, mais pas tant que ça:

Déclarée en septembre 2002 par un directeur zélé de la répression des fraudes, la guerre de l'ortie a connu des hauts et des bas. Elle est loin d'être finie, et son issue reste incertaine.

Celle des semenciers biologiques prend le même chemin.

mercredi 9 décembre 2009

Tulipes et minarets

Mon identité est, en tous cas sur ce blog, surtout jardinière. J'ai déjà eu l'occasion de m'inquiéter de la pureté identitaire de mon jardin. C'est fou le nombre de plantes venues d'ailleurs auxquelles je vais devoir renoncer pour préserver cette pureté. Quel déchirement, plus de tomates, plus de pommes de terre, vais-je devoir arracher le figuier que j'ai planté au printemps dernier, et que faire des tulipes mises en terre en novembre?

Mon "Petit Jardinet" voulait absolument, cet automne, planter des oignons de tulipe. Il en avait un peu sa claque des légumes que son austère grand mère lui infligeait jusque là, et avait saisi au vol une suggestion de son arrière grand père pour me la seriner ensuite. Bah, moi j'aime pas trop les tulipes, je trouve que c'est une fleur qui manque de grâce et de souplesse. Sans doute, mon inconscient subodorait qu'elle manquait aussi de pureté nationale. Je me suis pourtant laissée convaincre. Nous avons, ensemble, préparé une bande de terrain, Petit Jardinet est tout à fait au point dans le maniement de la grelinette en terrain meuble. Pour être aussi performant en défrichage, seule lui manque encore -il n'a que six ans après tout- la force de planter et de soulever l'engin. J'ai acheté une dizaine d'oignons de tulipe, et trois de jacinthe. La jacinthe aussi, à mon goût, manque de souplesse et de grâce, mais elle est délicieusement parfumée.

Nous avons, ensemble, soigneusement choisi puis marqué l'emplacement de tout ce petit monde, tout près de la pelouse qui sépare le jardin du ruisseau. Petit Jardinet a conclu que désormais il mettrait seulement des fleurs dans son jardin, les poireaux, les haricots, la ciboulette... basta! Le reproche était discret mais net et sans bavure.

Et voilà que ce matin, va savoir pourquoi ce matin, un doute affreux s'insinue. Qu'une rapide visite sur Wikipedia transforme, hélas, en quasi certitude. Bon, je savais bien que la tulipe n'était pas vraiment française, c'est la Hollande le pays des tulipes (alors qu'elle n'est, vous le noterez, que "l'autre" pays du fromage). Mais la Hollande, c'est quand même un peu chez nous. Or, non seulement le mot tulipe n'est pas d'origine hollandaise, mais... je vous le donne en cent, je vous le donne en mille (hé ho, faites pas les malins, je vous ai bien vus cliquer sournoisement sur Wikipedia) le mot est d'origine turque! Pire, il signifie "turban". Et, tenez-vous bien, "prendre le turban" signifiait (en 1688 mais bon...) se convertir à l'Islam.

Je vérifie quand même, il faut toujours recouper ses infos. Je vérifie sur papier, j'ai entendu courir des bruits, internet serait suspect. Et me voilà à farfouiller dans le Robert, et pas n'importe lequel, pas le petit, le mesquin "Petit Robert" des pauvres. Non, un gros machin en deux tomes, intitulé sobrement "Dictionnaire historique de la langue française". Chépa si vous voyez la solidité de la caution. Quoique... je me prends à douter de la pureté idéologique du mot "historique". Paske "historique", hé, ça sous entend que la France, la langue, les mots ont une histoire. Vous suivez? Et s'ils ont une histoire, c'est qu'ils n'ont pas toujours, de toute éternité, été tels qu'ils sont aujourd'hui, alors quid de la France éternelle? Et voilà que ça se vérifie, la dangerosité du mot "histoire". Voilà qu'un mot innocent, à la consonance irréprochable, se révèle très impur par son... histoire.

Non seulement le mot tulipe nous vient du turc "tülbend" qui veut dire turban, mais ce mot a lui même été emprunté au persan "dul-i-band". Persan, ça dira peut-être rien à nos gouvernants, parce qu'il faut connaître à la fois l'histoire et la géographie pour savoir que la Perse... j'ose à peine vous le révéler... c'est l'Iran. Et c'est dans les jardins de Soliman le Magnifique que fut cueillie, en 1556, la fleur qui allait à partir de 1560 envahir sournoisement toute l'Europe de l'ouest et polluer non seulement les jardins mais les langues (italienne, provençale, espagnol, alémanique, russe, danoise, suédoise), la littérature (L'amateur de tulipes de La Bruyère, La tulipe noire d'Alexandre Dumas) et la vaisselle chic (verre tulipe).

Je regarde désormais avec méfiance cette étroite bande de terre que nous avons cultivée si gaiment, mon Petit Jardinet et moi. Que va-t-il en sortir au printemps? Une dizaine de petits minarets mauves? Hauts de cinquante centimètres certes mais un minaret reste un minaret, quelle qu'en soit la hauteur. Avec dedans une abeille précoce en train de zonzonner les cinq prières quotidiennes?

Ou une dizaine de minuscules centrales nucléaires, soigneusement cachées tout l'hiver aux satellites étazuniens?

Et Fanfan la Tulipe, on lui dit quoi?

mardi 8 décembre 2009

Qu'un sang impur abreuve et caetera...

Mon identité est-elle sanguinaire? On me somme de chanter la Marseillaise une fois par an. Pour Halloween, peut-être? Ces féroces soldats qui viennent jusque dans nos bras ne sont-ils pas de parfaits personnages d'épouvante? En agriculture biologique, le sang desséché est un fertilisant connu mais qui me répugnait quelque peu. Encore n'avais-je pas imaginé qu'il puisse s'agir de sang humain, encore moins impur. Pourquoi, impur d'ailleurs? On me dit que c'est une sarcastique allusion au sang réputé "pur" de ces nobles qui s'étaient exilés et qui, de leur exil, attaquaient vilement leur ancienne mère patrie... Mouais... n'empêche que l'idée qu'un sang puisse être impur me chiffonne un peu.

J'avais douze ans, et les nonnes qui veillaient sur ma pureté de l'époque, laquelle n'était pas celle de mon sang, mais celle de ma vertu ("Avez vous eu des pensées impures, mon enfant?), avaient trouvé mieux (ou pire?) que la Marseillaise pour gonfler notre enthousiasme patriotique: un poème de Péguy, mis en musique par chépaki. On peut dire ce qu'on veut de Péguy, mais lui au moins, c'était pas "Armons-nous et partez", il a payé de sa personne, il a fertilisé de son sang les sillons de je ne sais quelle campagne, laquelle fut malheureusement farcie en même temps de ferrailles et d'explosifs divers que les paysans continuent, quatre-vingt dix ans plus tard, à extirper de la boue, odieuse récolte.

Bref, il disait, ce poème de Charles Péguy affublé d'une pompeuse musique qui lui allait comme un gant:

"Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles, couchés dessus le sol à la face de Dieu"

Et moi, à douze ans, j'étais très en colère: les morts peuvent-ils être heureux? Et en y réfléchissant, je m'aperçois que je ne croyais déjà plus à la vie éternelle, est-ce que j'y ai vraiment cru un jour? Pour moi, les morts étaient morts, point. Malheureux, à la rigueur, quoique... mais heureux? quelle imposture! Une image funèbre me venait, celle de ces cadavres étendus bien en ordre, couchés sur le dos, face au ciel. La lumière était déclinante, le ciel nuageux et sombre, comme avant certains orages. Et le dieu de Péguy, jouissait de les contempler. Je n'avais pas encore bien réalisé ce qu'avait été cette guerre de 14, qu'un de mes grands pères avait faite mais dont il ne parlait jamais. Je n'avais pas lu Céline "Toutes ces viandes saignaient énormément ensemble", je n'avais pas vu les tragiques illustrations de Tardi, mes morts étaient très propres, très sages, alignés comme à la morgue, sous un ciel d'encre. Mais bordel de merde, pas heureux, PAS HEUREUX!

Seulement, dans la Marseillaise, c'est bien pire, c'est pas les morts qui sont heureux, c'est les assassins. Ceux qui se réjouissent de tuer, de faire couler le sang, et qui, les sagouins hypocrites, qualifient d'avance ce sang d'impur pour se dédouaner.

Ca me rappelle qu'au moment de la première guerre du golfe, des affiches sur les murs refusaient de "Mourir pour du pétrole". Et là aussi, j'étais en colère, car c'était un mensonge, il ne s'agissait pas de "mourir", mais de TUER pour du pétrole. Pareil quand on a rapatrié les cercueils de "nos" soldats, morts en Afghanistan: c'est tragique de mourir à vingt ans, même si on s'est "engagé" (engagé à quoi?), mais moi je me disais qu'avant de mourir, ils avaient bien dû apprendre à TUER, non? Et je regardais mon "petit dernier", qui avait tout juste leur âge, un peu homme sans doute, mais le visage de l'enfant encore présent en filigrane, et je me demandais ce qui m'épouvantait le plus, qu'il puisse mourir ou qu'il doive tuer?

Je pensais aussi à cette autre guerre qu'on a si longtemps appelée "les évènements d'Algérie". En 1958, les nonnes, toujours les mêmes, nous avaient fait un ptit exposé, histoire de pallier à notre totale ignorance de toute actualité, un exposé succinct mais somme toute pas trop partial: Un certain De Gaulle était sur le point de prendre le pouvoir, ses partisans disaient que lui seul pouvait mettre fin à la guerre d'Algérie, ses adversaires qu'il représentait un danger de dictature. Moi, j'étais contre la dictature (à 14 ans, tout ce que je voulais, c'est que personne me donne des ordres). Ma copine, elle, était pour De Gaulle, elle voulait la fin de la guerre. Parce que son frère en était revenu, de cette guerre, transformé de manière inquiétante. Sombre, irritable, solitaire. Et qu'elle l'avait surpris, assis sur la margelle du puits, en train de regarder au fond. Le dernier roman de Laurent Mauvignier, "Des hommes" évoque ces soldats perdus et inconsolables.

Je me souviens d'une très longue interview de Jean Faure, alors député ou peut-être sénateur, en tous cas maire d'Autrans. Chrétiens convaincus, lui et ses copains étaient partis pour cette guerre avec la recommandation pressante de leurs aumôniers de "préserver leur pureté". Diable, encore cette foutue pureté? Ah ben, ça voulait dire tout bêtement... pas coucher avec les putes. Jean Faure évoquait pudiquement les "corvées de bois", même pas le courage d'appeler les meurtres par leur nom. Les aumôniers n'avaient-ils pas pensé que tuer des innocents, torturer des adversaires, violer des paysannes était autrement dangereux pour la pureté de ces innocents petits soldats qu'un pti tour au bordel?

Alors, voilà, la Marseillaise, je demande à ce qu'elle soit interdite aux moins de seize ans. Et formellement déconseillée aux autres, à tous les autres. Ca me ferait bien mal au ventre que mon petit rossignol jardinier chante cette saloperie, cette indécente saloperie. D'ailleurs, si, quelques années plus tard "Napoléon perçait sous Bonaparte", ce serait pas la faute à la Marseillaise et à ses conquérantes paroles?

Ah voui, Péguy met une condition à son enthousiasme nécrophile: "pourvu que ce soit dans une juste guerre". Vous en connaissez, vous, des guerres qualifiées d'emblée d'injustes par leurs ardents promoteurs?

dimanche 6 décembre 2009

Mon identité est littéraire

France, mère des arts, des armes et des lois,

Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle :

Ores, comme un agneau qui sa nourrice appelle,

Je remplis de ton nom les antres et les bois.

Si tu m'as pour enfant avoué quelquefois,

Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle ?

France, France, réponds à ma triste querelle.

Mais nul, sinon Écho, ne répond à ma voix.

Entre les loups cruels j'erre parmi la plaine,

Je sens venir l'hiver, de qui la froide haleine

D'une tremblante horreur fait hérisser ma peau.

Las, tes autres agneaux n'ont faute de pâture,

Ils ne craignent le loup, le vent ni la froidure :

Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.

Sur une idée de Paul Jorion, que je remercie, comme je remercie le Yéti de m'avoir guidée vers lui. Mais celui qui méprise "La princesse de Clèves", connaît-il seulement le nom de Joachim du Bellay?

vendredi 4 décembre 2009

Mon identité n'est pas nationale

"Toi la nguoi phap: je suis française".

Une phrase que nous avons dû apprendre à répéter chaque fois que des vietnamiens, ayant repéré, bien sûr, à notre faciès (ah ben non, hein, on utilise pas le mot "faciès" dans ce cas là!), que nous étions non seulement étrangers mais occidentaux, commençaient à nous parler anglais. Pendant quelques secondes, cela devenait notre identité principale. Soit on s'en tient là, parce qu'on n'a rien de plus à se dire, parce que l'interlocuteur ne connaît pas la langue, soit la relation s'approfondit, et alors c'est tout autre chose qui s'amorce.

Pourquoi revendiquer ainsi le fait d'être français? Bah, tout bêtement parce que c'est la LANGUE que nous parlons et que c'est pratique de parler la même langue. Aucun nationalisme là dedans. Quoique... un peu de tristesse de voir que cette langue que nous aimons, peu de jeunes désormais l'apprennent, et ça diminue régulièrement. Quand François Fillon se pointe à Hanoi, laissant les français deux heures à l'attendre sous le soleil puis repartir, pour certains d'entre eux qui avaient des obligations, le ventre vide, c'est pour signer des contrats. Pas pour conforter la langue et la culture, qui ne sont, et de loin, pas une priorité. Bizness n'est pas français (ni anglais d'ailleurs).

A la campagne, dans les ruelles des villages, c'est parfois un très vieux qui nous aborde, fier de pouvoir dire quelques mots surnageant de son enfance colonisée, mais parfois beaucoup plus que quelques mots. Ainsi, nous avons eu pour guide, dans la région de Buôn Mê Thuôt, une très vieille dame, plus de quatre-vingts ans, qui parlait un français superbe, alliance étonnante d'une langue à la grammaire et à la prononciation impeccables avec la souplesse, la spontanéité de la langue parlée d'aujourd'hui. L'élégance de son costume ethnique rivalisait avec celle de son langage. D'ailleurs, elle parlait au moins trois langues, puisque s'ajoutait au français et au vietnamien officiel la langue de son ethnie, dont à ma grande honte j'ai oublié le nom.

Quelques jeunes pourtant s'obstinent, de moins en moins nombreux. A l'Espace Culturel Français de Hanoi, une jeune vietnamienne m'aborde amicalement. Elle est venue précisément pour avoir l'occasion de parler français, beaucoup d'étudiants le font. Elle me parle en riant de notre président bling-bling. J'écarquille les yeux, le monde entier connaît-il ce surnom sarcastique? Mais elle rit encore, elle doit ce savoir à des amis français.

Nous avons maintenant beaucoup d'amis là bas. Quelle tristesse de leur expliquer, quand ils essaient de venir en France, qu'ils n'y seront pas les bienvenus, que nous ne pourrons pas leur rendre l'hospitalité qu'ils nous ont si généreusement offerte. Nous devons cacher à cette dame, en lui apportant les cadeaux de son fils qui étudie en France, qu'il y est devenu un "sans papiers" menacé dans tous ses déplacements par un contrôle au faciès. Depuis deux ans, elle ne peut plus lui envoyer d'argent, le père est décédé brutalement et elle a juste de quoi vivre. Alors, le jeune homme a dû travailler, et ses études en ont souffert. Pourtant, revenir au pays sans le diplôme pour lequel sa famille a tant sacrifié ... impossible.

Une de nos amies fréquente un français. Devons-nous la prévenir que son mariage sera considéré ici comme "gris", que notre état si démocratique lui fera subir d'humiliantes intrusions dans sa vie privée, mettra en doute sa sincérité, lui prêtera de sordides calculs, la soupçonnera d'une "escroquerie sentimentale"? C'est une jeune fille fière, je n'ai même pas osé aborder ce sujet.

Une autre jeune fille voulait venir visiter sa soeur, étudiante en France. Nous avons dû, après avoir tenté des démarches compliquées et incertaines, lui refuser notre aide. Ou plutôt, ses parents ont renoncé, en voyant que c'était si compliqué pour nous. Humiliation partagée.

Notre petite gazelle a eu un an le mois dernier: nous avons été présents dès les premiers jours, nous lui avons rendu visite, elle a passé une partie de l'été chez nous, aucune frontière ne nous sépare. Mais elle n'a jamais vu sa grand mère algérienne. C'est en août seulement que son père a enfin obtenu le Saint Graal, la fameuse carte de séjour de dix ans. La vieille dame va pouvoir faire connaissance avec sa petite fille et sa belle-fille dont elle ne connaît que la voix au téléphone... et revoir son fils absent depuis si longtemps.

Je suis française, puisque "née en France d'un père qui y est également né". Je n'en tire ni gloire, ni honte. J'aime la langue qui est la mienne depuis mon enfance, j'aime les paysages de montagne où j'ai vécu la plus grande part de ma vie. Je n'aime pas le chauvinisme haineux qui prend de plus en plus de place dans ce pays, qui le fait pourrir "par la tête", comme les poissons. J'aime les gens qui, comme moi, tentent de résister à l'invasion nationaliste, qui tentent de rester ouverts, amicaux, généreux avec tous, sans leur demander leurs papiers, sans même y penser, pour qui des yeux en amande ou une couleur de peau ne sont pas un "faciès". Si quelques minarets apparaissaient ici ou là, dérisoire concurrence (?) aux innombrables clochers de ce pays (ya même des tout petits villages, qui, comme Colombey, ont deux églises), je n'en ferais pas une maladie. Ils ne pourront jamais être aussi invasifs que les églises grandioses et quelque peu kitsch dont "nous" avons affublé les campagnes et les villes du Vietnam. Mais les vietnamiens s'en accommodent, ils ont même dans le delta du Mékong un édifice religieux invraisemblable où le Christ voisine avec Victor Hugo, Bouddha ... et Tchang Kai Tchek.

A propos de minaret, je n'oublie pas que la très catholique cathédrale du Puy, étape mythique sur le trajet du non moins mythique pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle, présente sur l'ogive d'une de ses portes... un verset du Coran déguisé en inoffensive "arabesque". Merci au petit artisan malicieux qui nous a laissé ce témoignage de son humour! C'est ça que j'aime en France (et ailleurs aussi), ces petits clins d'oeil qui nous rappellent qu'à côté de l'Histoire des Grands, des Rois, des Guerriers, il y a la toute petite histoire, bien plus charnue, bien plus vivante et véridique des habitants ordinaires qui ont tenté de glisser leurs petits bonheurs et hélas leurs malheurs entre les canons et les massacres, entre les frontières et les contrôles, entre les charters et les barbelés. Qui ont tenté de VIVRE, simplement.

dimanche 25 octobre 2009

Poteau? Feu!

Revient le temps du pot au feu.

Bon, d'accord, on peut faire du pot au feu en toute saison et pourquoi pas y mettre des courgettes. Mais le vrai, le seul, l'unique, c'est par un jour comme aujourd'hui, brume, crachin, froid humide qui transperce et feu dans la cheminée. Une de mes filles, la mère de Petit Jardinet, m'a inspiré le titre de ce billet. Elle avait entre deux et trois ans et s'avisait pour la première fois des délices de ce plat et du mystère de son appellation. Le lendemain, dans la voiture, à un carrefour, elle pointe soudain le doigt avec un air amusé sur le feu tricolore et s'exclame: Poteau! Feu! Les enfants entendent ce à quoi la force de l'habitude nous a rendus sourds.

Ce matin, je me suis levée tôt. Et en plus, le changement d'heure me fait cadeau d'un bonus. A huit heures, heure d'hiver, la viande était dans le chaudron, pas vraiment un chaudron, mais une très grande cocotte en fonte, faut de la place quand le repas est prévu pour huit. La viande en premier? Pourquoi pas, on peut aussi faire le contraire, le goût des légumes sera alors dominant. Mais ce qui me guide là c'est pas le goût, c'est le temps. La viande doit cuire trois heures et j'ai pas envie de me coltiner l'épluchage avant d'avoir pris mon café, mes tartines et flanouillé un peu. Donc, je mets toujours la viande en premier. Il faut au moins trois heures de cuisson, mais je compte plutôt quatre.

Après? Arrachage des poireaux et des panais sous la pluie. Hé oui, j'y ai bien pensé hier, je pense toujours à tout, quant à faire... c'est autre chose. Les poireaux, j'en suis pas très contente cette année. J'ai fait l'économie de pas les arroser malgré la sécheresse, ben c'est comme quand on s'occupe pas bien des enfants petits, ils vous donnent des soucis en grandissant. J'arrache donc huit poireaux, je nettoie grossièrement sur place, inutile de ramener dans ma cuisine cette masse de terre et de verdure, je ne garde que les fûts, entre 20 et 30 centimètres.

Faut arracher les panais maintenant, et c'est pas gagné. Cette racine sournoise, dont le goût et la consistance évoquent pomme de terre, céleri, carotte et je-ne-sais-quoi d'autre, descend profondément, et ma terre, très caillouteuse en profondeur, la retient de toute sa force. M'est arrivé d'y laisser un manche de bêche, mais vu la manière dont j'entretiens mes outils, c'était pas que de la faute du panais. Pour les panais comme pour les poireaux, je laisse la verdure sur place, ça protège la terre et fait du boulot en moins.

Je cueille enfin une branche de céleri perpétuel, une plante appelée aussi livèche, et qui ne ressemble que de très loin au céleri, en tous cas pour le goût. Elle donne au pot au feu et à toute la maison un parfum très particulier, chaud et un peu exotique, alors que c'est une plante bien de chez nous je crois. Après plusieurs essais malheureux, la plante en pot achetée au printemps végétait à minima l'été et disparaissait l'hiver, j'ai enfin réussi à avoir une magnifique touffe, qui prospère et qui s'étend d'année en année. En plein milieu du jardin, je devais la vexer en l'installant en bordure.

Tout le reste... vient du marché, bio bien sûr. Les navets, je n'ai pas pris le temps d'en semer à la fin de l'été, j'ai remis d'un jour sur l'autre et après il était trop tard. Les carottes... je vous en ai déjà parlé, grosses comme mon petit doigt elles n'ont pas fait long feu. Nous avons même été privés des délicieuses carottes râpées qui font ma fierté estivale, dans un plat de crudités coloré de rouge par les tomates, de grenat par les betteraves rouges, de vert pâle par les concombres, avec en contrepoint le vert plus vif de la menthe, du persil et du cerfeuil.

A neuf heures, l'épluchage ayant été confié à un marmiton désigné volontaire, pendant que je me réservais le nettoyage des poireaux et des panais, plouf, tout je retrouve avec la viande dans lokibou. Bien pleine, la cocotte, mais les poireaux vont se tasser, il restera assez de place pour les pommes de terre qu'on rajoute une demie heure avant la fin.

Pardon, controverse sur les patates. Mon fils prétend les faire cuire à part. Ah bon? Moi je les trouve meilleures quand elles ont cuit dans le bouillon. Oui, mais c'est moins bon pour le pot au feu. Mouais... c'est agaçant, ces pti jeunes à qui on a appris la cuisine et qui veulent vous donner des leçons maintenant. Bon, OK, on en profite pour rajouter quelques carottes et navets dans les interstices, et on fera cuire les patates à part. Dans du bouillon du pot au feu si possible.

Lequel pot au feu, imperturbable, continue à bouillonner et à embaumer. Autour de moi, ça s'affaire au ménage, faut dire qu'il y a de quoi faire. trois levés, un qui dort, quatre qui arrivent. Et parmi les quatre, Petit Jardinet et sa frangine, Mésange huppée de son surnom. Petit Jardinet va rester dix jours, Mésange repart avec son papa. Au téléphone, ma fille m'a dit: "Bientôt, on pourra te la laisser aussi?" Ah oui, pas de problème!

Le pot au feu, c'est le bonheur.

vendredi 23 octobre 2009

L'homme au chapeau

Dans une salle de cinéma, au premier rang, une ombre gigantesque: un homme coiffé d'un chapeau haut de forme. Derrière lui, un spectateur s'agace: "Chapeau! Chapeau!". L'homme au chapeau ne bronche pas. Deux ou trois autres reprennent "Chapeau! Chapeau! Chapeau". l'homme au chapeau reste ferme et droit sous son chapeau. C'est une cinquantaine de personnes qui maintenant reprennent en choeur la protestation, hurlent, frappent des pieds.

Finalement, le désordre est tel que l'homme finit par... ôter son chapeau.

Alors, c'est un déferlement. Toute la salle hurle "Dégonflé, dégonflé!"

Et le film? Quelqu'un sait de quoi il parlait, le film?

mercredi 21 octobre 2009

Des pommes, des poires et des tomates vertes

La fermière chez qui nous passons chaque semaine prendre des oeufs et du fromage blanc nous donne souvent, à l'automne, une cagette de pommes tombées. Pour la compote, dit-elle. En vrai, ces pommes sont délicieuses à croquer, sucrées à point et acidulées juste comme il faut, mais pas très présentables. Un peu habitées, un peu tapées, on a pas envie de mordre dedans sans précautions. Et puis, il y en a beaucoup et elles se conservent mal. Donc, compote. Ou plutôt, pourquoi pas, chutney. Parce que bien sûr (voir les billets précédents) il y a aussi les tomates vertes.

J'avais fait un premier chutney, occidentalisé bien sûr, assez loin des recettes originales, c'est ça le mélange des cultures. Trois cents grammes de tomates vertes complétées d'une ou deux pommes. Pour tester mes capacités, mais surtout les réactions de mon entourage. Parce que plein de pots que personne veut manger, hein, bon...

Premier succès, ils (mon homme et un de mes fils, provisoirement présent) ils aiment ça, donc. Trop de gingembre, dit l'un. Pas assez, dit l'autre. Mazette, ça commence bien! Bah, on va faire une bassine avec moins de gingembre, et une autre avec plus. Première bassine, deux kilos de tomates vertes, un de pommes, un demi litre de vinaigre, 250 grammes de sucre. Et le gingembre. De la moutarde aussi. Un petit piment, tout petit, on est pas des indiens. J'ai dû oublier des trucs, mais vous trouverez plein de recettes sur le net, la mienne vient d'un vieux bouquin de Terre Vivante, "Les conserves naturelles des quatre saisons".

Seconde bassine, j'ai découvert quelques poires dans la cagette de pommes. On va donc, pourquoi pas, rajouter des poires. Et puis on va raffiner, traduisez suivre la recette au lieu de mettre tout en vrac dans la bassine. Pendant que mon mélange tomates vertes, pommes poires (coupées en petit morceaux, bien sûr) commence à chauffer, je fais revenir des oignons dans une cocotte en fonte. Je rajoute le gingembre, la moutarde, le sucre et le vinaigre. Je fais mijoter un peu, puis je verse le tout dans la bassine où cuit déjà le reste. Comptez une bonne heure en tout, faut que le mélange commence juste à attacher, remuez et surveillez pendant le dernier quart d'heure. Mettez en pot.

Finalement, ça valait le coup de vaincre ma paresse et mon jemenfoutisme naturels: si la première cuvée n'est pas mauvaise, la seconde est excellente, parfumée et tout et tout. Du coup, on en mange sans modération, avec un reste de poulet froid, avec des céréales un peu fades, avec une tartine de rillettes ou de pâté.

Va rien me rester pour les cadeaux!

Ou alors j'en refais? J'ai encore des tomates vertes. Mais plus de pommes, ni de poires. Je pourrais faire une razzia dans les environs, c'est un peu triste tous ces vieux arbres avec les fruits tombés que personne ne ramasse. Les châtaignes non plus, on les ramasse pas, c'est pour les promeneurs du dimanche maintenant. Par contre les noyers... ne vous y frottez pas. Nous sommes dans la zone "noix de Grenoble", les noix sont soigneusement ramassées en temps utile, et les propriétaires peu indulgents aux maraudeurs.

samedi 17 octobre 2009

Première gelée

Si vous êtes débutant en jardinage, prenez la peine de noter la date de la première gelée. Et notez la chaque année, c'est une date bien utile. Cette année, chez moi, c'était dans la nuit du 14 au 15 octobre. J'avais ramassé mes potirons l'avant veille, mais le soir du 14 ils étaient encore dans leur brouette, devant la porte. Je ne m'en suis avisée qu'à la nuit tombée. Il m'a heureusement suffi de rentrer la brouette dans le couloir. Le lendemain matin, partant tôt pour une randonnée, je trouvai mon pare-brise "embué", une buée que les essuie-glaces ne faisaient pas disparaître: pare-brise givré.

Pour la petite histoire, le temps s'annonçait très bleu, dur et froid comme je l'aime... mais nous sommes partis dans une vallée voisine chercher les nuages et le brouillard givrant. Pas de paysage à admirer, par contre de très belles touffes d'herbe frangées de blanc. Le givre, en se formant dans nos cheveux, nous faisait d'élégantes aigrettes nacrées.

Le lendemain, je suis allée inspecter mon jardin. Les haricots sont les sentinelles du gel. Si vous n'avez pas de thermomètre, vous savez que le zéro a été atteint, à la brûlure des feuilles de haricots. Les feuilles des courgettes aussi avaient accusé le coup, moins, et il restait à cueillir cinq petites courgettes qui nous firent le soir même une très agréable tarte courgette et féta. J'avais également laissé en place trois petites butternuts "tombées de la dernière pluie" au sens propre. Leur maturité était un peu juste, mais inutile d'attendre maintenant, le temps resté bien froid ne leur laissait guère d'espoir. Les plus jeunes tiges de tomates, qui avaient cru que l'été indien leur laissait un créneau, avait elles aussi souffert. Les tomates sont encore belles, seulement, elles ne mûriront plus. Je les ramasse: cinq kilos de tomates des Andes, et presque deux kilos de Noires de Crimée. Confitures ou chutney?

Un petit plant de Physalis peruviana (Prune des Incas), qui avait poussé tout seul à partir d'une graine ancienne, était, lui, complètement ratatiné. Dommage, j'aimais bien cueillir et grignoter ses petites cerises orangées, enveloppées dans un lampion de papier de soie jaune. Qu'est devenue la verveine? Ma foi, elle a résisté, c'est ma dernière chance de faire la seconde cueillette. Ah, le parfum de la verveine... j'étale les tiges sur une serviette, elles y resteront quelques jours avant d'être effeuillées et stockées dans un sac en papier ou une boite métallique. Pour bien faire, il faudrait que je mette la plante en pot et que je la rentre pour l'hiver. Trop paresseuse, je prends le risque chaque année. S'il ne gèle pas trop, elle repousse encore plus belle. Sinon... j'en suis quitte pour racheter un plant au printemps.

Les soucis semés fin août par mon petit fils sont magnifiques, comme si le gel leur avait donné de l'éclat. Les bettes à carde rouge n'ont pas souffert, on en profitera encore un peu, il leur arrive de résister jusqu'au printemps et de donner une dernière récolte avant de monter en graine, même si parfois la souche pourrit. La sécheresse a empêché les poireaux de grossir, pas grave, il y en a assez pour nous réjouir tout l'hiver: fondues, tartes, verdure de pot au feu. Pour le pot au feu, il y a aussi les choux et les panais, qui y trouvent bien leur place. Les panais supportent l'hiver et peuvent rester en terre, s'il ne fait pas trop humide. Quant aux choux, il faudrait les remettre en terre dans un endroit abrité des différences de température. Ils supportent bien le froid, mais les alternances gel/dégel les font pourrir. Il n'en reste pas beaucoup, ils seront mangés avant.

Quelques feuilles du figuier planté au printemps et dédié à ma petite gazelle se sont recroquevillées, je suis un peu inquiète, je vais protéger la base du buisson avec des feuilles mortes enveloppées dans un film de non tissé. Planté dans un coin bien abrité, il a poussé très vite, et doublé de hauteur en quelques mois. Je serais désolée qu'il lui arrive des bricoles.

Dans les jours qui viennent, je vais finir de nettoyer le jardin, ranger piquets, bâtons, cordeaux, outils, mettre au compost les plants de tomates, courgettes, potirons, refaire le tracé des allées, finir de désherber les coins très envahis. Je ne nettoie jamais trop, il faut que la terre reste couverte, et que les insectes auxiliaires puissent y attendre, bien abrités, le retour du printemps. Je laisse en place toutes les herbes pas trop teigneuses, les mourons, les véroniques qui tapissent bien le sol. Je laisse aussi un nombre raisonnable de vivaces spontanées ou naturalisées, cardère, onagre, rose trémière, julienne des jardins qui ponctueront de leur floraison mon jardin de l'an prochain.

Après, je fais comme les hérissons et les crapauds qui, je l'espère, auront profité de l'hospitalité offerte, quelques tas de bois déposés ici ou là:

J'hiverne!

mercredi 14 octobre 2009

Et ron et ron, petits potirons

J'ai ramassé hier mes potirons. Une pleine brouette. Oh, ce n'est pas avec ceux-là qu'on pourra faire un carrosse. Ils sont petits, tout petits, mais costauds. Les variétés que je choisis ont un point commun, pour en faire de la purée, il faut rajouter du liquide. Les énormes courges gonflées à l'eau claire et dépourvues de saveur, c'est pas mon truc. Quoique... quand je les vois dans les jardins des autres, j'ai un petit pincement de jalousie. Faudra que j'en fasse, un de ces jours.

Donc, chaque année, je prépare des plants de potirons. Comme pour les plants de tomates, les tomatiers je veux dire, je remplis de mon compost maison une barquette en plastique. Trouée au fond, hein, cela va sans dire, mais... une amie qui se plaignait de voir pourrir ses plants n'avait pas respecté cette élémentaire condition, alors... on ne sait jamais. Le semis est plus tardif, avril suffit. Vous prenez la graine entre le pouce et l'index, la pointe en bas, et vous l'enfoncez d'un bon centimètre. C'est une règle pour les semis, la profondeur est proportionnelle à la taille de la graine. Deux ou trois fois son épaisseur, ce qui ne veut pas dire grand chose quand il s'agit de graines de laitues, minces comme du papier à cigarettes. Mais ça donne une idée.

Assez vite, vous verrez la terre se bosseler, puis se fendre, et enfin deux petites feuilles ovales et charnues émerger, encore coiffées de l'enveloppe rigide de la graine. Bien éclairé, le plant va s'étoffer, pousser de vraies feuilles, devenir touffe, grossir. S'il s'allonge trop, c'est qu'il manque de lumière. Il a besoin aussi d'arrosage régulier et abondant. Il va attendre bien à l'abri que les saints de glace aient donné leurs derniers feux (ça brûle, le gel). En attendant, il faut préparer la terre à le recevoir. Car ces petits plants sont des voraces. Ils aiment une terre bien enrichie en compost, on les voit parfois, dans nos campagnes, pousser sans manières sur un tas de fumier abandonné. Donc au jardin, on creuse un bon trou. Vingt à vingt cinq centimètres de profond. On peut mettre au fond un peu de crottin de cheval, et compléter avec du compost, même pas très mûr: certaines plantes ne supportent le compost que très mûr, mais le potiron n'a pas ces pudeurs. Le fumier de cheval, le compost incomplètement décomposé continuent à chauffer, ça aide bien à la reprise et au démarrage car les nuits sont encore fraîches, et les jours pas très chauds.

Un trou profond, donc, bien fertilisé, et beaucoup de place autour. Il faut prévoir environ deux mètres d'espacement, car le potiron est une plante coureuse. Ses tiges s'allongent, s'allongent, s'écartent, le plus souvent en direction du soleil. Très vite, tout ça s'enchevêtre et déborde l'espace assigné. Première précaution, je marque avec un bâton assez long l'emplacement futur de chaque pied, pour savoir où arroser. Car il faudra arroser, et beaucoup: plusieurs litres au début, un arrosoir plein (les miens font dix litres) en fin de saison. Selon votre tolérance au désordre, vous pourrez, ou non, laisser les tiges envahir les allées, sortir du jardin, migrer vers la prairie ou, pourquoi pas, la pelouse.. Ma tolérance au désordre est assez élevée, mais ce sont les limaces qui m'interdisent ces fantaisies, elles adorent les potirons naissants couverts d'une peau encore tendre à leurs mâchoires dignes d'un crocodile miniature. Ces mêmes limaces m'interdisent le paillage, qui économiserait l'arrosage mais m'empêche de les repérer.

Donc repiquage, "dès que les gelées ne sont plus à craindre". Bien serrer la terre autour des racines en enfonçant profondément les deux index et les deux pouces en carré. Les pouces verts, c'est ça, et pas autre chose. Arroser, même si c'est mouillé, l'eau fera ruisseler la terre autour des racines, éliminant les dernières poches d'air qui compromettraient une bonne reprise. Et voilà!

Cette année, je n'ai pas pu semer, j'ai planté des potirons achetés le 8 mai à la traditionnelle foire aux plants de Terre Vivante. Deux plants de potimarron, l'incontournable. Il y a maintenant plus de vingt ans que le potimarron a fait son coming out. Au début, confidentiel, très confidentiel, réservé aux milieux bio avertis. A présent, connu de tous ou presque, présent en graineterie classique, en plants dans les jardineries, et sur les marchés en automne. Il a même les honneurs de Wikipédia, alors hein? Plus deux plants de Butternut, et deux de Green Hubbard. Je sais pas trop pourquoi, mes Green Hubbard ressemblent plutôt à des "Bleu de Hongrie", les surprises des plants qu'on ne fait pas soi même... Et puis, comme il me restait un peu de place après avoir repiqué tout ça, j'ai creusé deux trous de plus et j'ai fait un semis direct de Buttercup. Le semis direct est intéressant, car plus économe en main d'oeuvre (je suis assez paresseuse, vous vous souvenez), et pour la Buttercup, dont les fruits se forment et grossissent très vite, le léger retard pris au démarrage n'a pas de conséquences. J'achète mes graines à Biaugerme, mais pour les photos je vous envoie sur le site de la ferme de Sainte Marthe. Biaugerme n'est pas encore au top pour les photos.

Et tiens, à propos de Terre Vivante, ils vont clore leur saison par une mémorable "Fête de la soupe". Ce dimanche 18 octobre. J'y serai. Les potirons aussi!

mardi 13 octobre 2009

Deux femmes, ça va, plus ça poserait problème!

Sur son dernier bulletin d'information (sept - oct 2009) le Conseil de l'Ordre des médecins gratifie ses lecteurs d'une étude sur la démographie médicale. Ce qui saute aux yeux quand on regarde la pyramide des âges, outre un très net rétrécissement de la base, c'est que le nombre de femmes est en constante augmentation chez les médecins.

1374 pour 5519 chez les plus de 65 ans

7455 pour 22238 chez les 60-64 ans

14544 pour 27550 chez les 55-59 ans

15771 pour 25123 chez les 50-54 ans

13426 pour 17663 chez les 45-49 ans

10811 pour 10884 chez les 40-44 ans (eh eh, on approche la parité)

15207 pour 12151 chez les moins de 40 ans (ah ben non, la voilà dépassée, du coup c'est plus la parité!)

Ce qui, pour l'instant, donne au total 61% d'hommes et 39% de femmes, mais on va vers un renversement des proportions. Impossible de savoir si c'est une bonne ou une mauvaise nouvelle, on sait que les professions qui se féminisent se dégradent et que les professions qui se dégradent se féminisent. Mais quand même, on peut espérer que plus de femmes médecins, c'est (peut-être) plus d'écoute et plus de respect pour les femmes malades, ça s'est vérifié pour les bébés, qui sont devenus des "personnes" lorsqu'il y a eu un nombre significatif de pédiatres-femmes, et aussi lorsque les médecins-pères se sont mis à s'intéresser à leurs rejetons avant qu'ils entrent en fac de médecine. Il y a probablement de nombreuses autres conséquences de cette évolution qui mériteraient d'être examinées.

Pourtant, et c'est étrange, l'article qui entoure cette très signifiante pyramide ne commente que la diminution, impressionnante il est vrai, du nombre des médecins, donc le vieillissement de la profession, puis la diminution des médecins qui s'installent en libéral, préférence donnée aux remplacements et à l'exercice salarié, et les disparités régionales, qui continuent à se creuser.

Pas un mot (PAS UN MOT, j'ai relu l'article trois fois, j'y croyais pas) de l'évidente féminisation de la profession.

Mais le vrai gag, c'est une dizaine de pages plus loin: le trombinoscope du nouveau Conseil de l'Ordre qui vient d'être renouvelé au tiers: une bonne cinquantaine de photos, dont DEUX de femmes. Une pédiatre et une pédopsychiatre.

mardi 6 octobre 2009

Cachez ce sein que je ne saurais voir

La fête aux seins bat son plein. Si vous avez de beaux seins, c'est le moment de les montrer, pour une bonne cause. Le plaisir de montrer sa beauté et de réjouir ainsi les yeux d'autrui n'est en effet pas suffisant pour que la cause soit bonne, mais si on y rajoute un motif altruiste, elle le devient. Comme j'ai pas très bien suivi la campagne, je peux pas dire si on a vu aussi des seins ordinaires, voire laids, voire vieux, qui après tout méritent autant que les autres sinon d'être montrés, du moins d'échapper au cancer. Je parierais que non, mais j'en suis pas sûre, pour faire politiquement correct nos publicitaires sont désormais capables de tout et du reste.

Une des raisons pour lesquelles je ne m'enthousiasme guère pour la lutte en faveur du dépistage du cancer du sein, c'est que pendant qu'ils nous incitent à montrer nos seins, ils nous cachent des vérités que nous devrions connaître, qui concernent non pas le dépistage, certes utile, mais la prévention. Vu la confusion trop fréquente entre dépistage et prévention, je ne crois pas inutile de préciser que prévention c'est AVANT, et que dépistage c'est APRES. Une fois que le cancer a débuté, si petit soit-il, on n'est plus dans la prévention. On pourra parler de prévention secondaire ou tertiaire pour noyer le poisson si on veut, reste que l'objectif premier devrait être de NE PAS débuter de cancer du sein. Même tout petit, même débutant, même bien soigné, un cancer du sein bouleverse gravement la vie d'une femme et de son entourage.

Or on ne nous dit pas un mot de cette bizarrerie pourtant bien connue, qui fait que les pays peu développés ont un taux très faible de cancers du sein, et que ce taux augmente à mesure qu'ils rejoignent le mode de vie occidental. Il y a à cela des raisons maintenant assez bien connues dont on ne parle guère. Comme je ne suis pas une spécialiste, je donnerai seulement quelques exemples.

Pourquoi parle-t-on si peu des résultats de cette recherche, pourtant très officielle, de l'Institut National de Veille Sanitaire qui fait état d'une augmentation de 9% des cancers du sein au voisinage des usines d'incinération? Recherche menée dans le Haut-Rhin, le Bas-Rhin, l’Isère et le Tarn entre 1990 et 1999 et qui concerne aussi, évidemment, d'autres cancers. Le rôle de ce que nous respirons, mangeons, buvons est très peu étudié, pourquoi? L'industrie chimique pourrait-elle en pâtir? Ou l'industrie alimentaire? Ou tous ces petits "pschitt" qui tuent les moustiques et les mauvaises odeurs dans nos maisons encore plus polluées que la rue? Ou encore l'industrie de la viande?

Je ne veux pas faire ici de propagande pour l'allaitement maternel (allaite qui veut, c'est une évidence) mais il est bien connu aussi que l'allaitement fait baisser le risque de cancer du sein, seulement les labos qui fabriquent du lait, éventuellement mélaminé, et des biberons, éventuellement cancérigènes, ne tiennent pas trop à ce qu'on le dise.

Donc, nous montrons nos seins non pas pour sauver nos vies, mais pour aider ceux qui nous gouvernent (mal) à continuer de masquer ces informations qui nous sauveraient plus sûrement.

Pour finir, j'ajoute que la revue Prescrire, seule revue médicale à qui on peut vraiment faire confiance car elle est exempte de publicité et très attentive aux éventuels conflits d'intérêt qui pourraient vicier ses prises de positions, écrit ceci, en octobre 2007:

"Dans la population générale sans risque particulier, avant l'âge de 50 ans, le dépistage du cancer du sein par mammographies n'apporte aucun bénéfice démontré. Entre 50 ans et 69 ans, l'efficacité du dépistage actuel est de faible ampleur. Au-delà de l'âge de 70 ans, on ne dispose pas de données d'évaluation suffisantes pour proposer ce dépistage."

Merci à Delphine qui, en me faisant suivre un mail d'incitation à participer à la campagne de dépistage, m'a inspiré ce billet. Il arrive qu'un (amical) coup de pied au cul fasse avancer les paresseuses.

Seconde note de bas de page: je me fais souvent rabrouer pour ce "ils" qui fait, paraît-il, théorie du complot. Je cherche des périphrases pour désigner cet amalgame de gouvernants, de publicitaires, de journaleux et de grandes entreprises qui s'entendent comme larrons en foire pour amuser la galerie, mais je suis parfois à court d'imagination alors je me contente de ce "ils" insatisfaisant, certes, mais bien pratique.

vendredi 2 octobre 2009

Bidoche et cancer du rein

Comme je vous l'ai dit, je lis à petites foulées, pour éviter une overdose fatale, le bouquin de Fabrice Nicolino. J'aime la viande, j'en mange peu mais avec plaisir, et je serais désolée d'en être totalement dégoûtée. Quoique...

Pages 86 et 87 de son livre, Fabrice Nicolino nous raconte une sombre histoire, dont je ne me souviens pas avoir entendu parler (et vous?). En avril 2007, la société Adisseo, qui fabrique des aliments pour bétail, est condamnée: "Faute inexcusable -une première dans le vaste et ténébreux domaine de la chimie. Elle aurait dû agir, elle ne l'a pas fait".

La première alerte est pourtant très ancienne: elle date de 1980, quand Rhône Poulenc était encore (ir)responsable. Entre temps, l'entreprise a changé trois ou quatre fois de propriétaire. En 2003, vingt trois ans plus tard, dix cancers du rein chez les ouvriers d'un seul atelier. La malchance des ouvriers qui manipulent des produits cancérigènes, c'est qu'un cancer se développe lentement. Leur "chance", c'est lorsque, comme dans le cas de l'amiante, le cancer est très spécifique, ou très rare, comme dans le cas de la méthionine, ici en cause. Dix cas de cancer du rein dans un seul atelier où précisément les ouvriers manipulent ce produit connu pour ses effets toxiques et mutagènes, en particulier sur les reins, ça rend peu probable une simple coïncidence. Vingt sept ans se sont écoulés entre la première alerte et la condamnation de l'entreprise. Des 28 ou 29 personnes atteintes, dix sont décédées, toutes ont vu leurs vies, leurs familles bouleversées.

Perdre sa vie pour la gagner.

Cela rend dérisoires les appels à "sauvegarder l'emploi" dont on nous leurre pour nous dissuader de combattre ces mortelles dérives. On parle beaucoup des consommateurs, on oublie souvent que les premiers touchés par ces produits qui nous empoisonnent à petit feu, ce sont ceux qui les fabriquent. L'opposition entre consommateurs et salariés est stupide et menteuse. Combien d'entre nous sont à la fois l'un et l'autre? Combien d'entre nous ont au moins un être cher qui prend des risques sur son lieu de travail?

mercredi 30 septembre 2009

Bidoche, un livre indispensable

J'étais un peu triste hier soir. Nous, les lecteurs fidèles, avions rendez-vous dans notre librairie préférée, pour dire au revoir à Stéphanie, qui nous quittait, licenciement économique. Nous avons bu à son avenir, en espérant qu'il recroisera le nôtre. Nous avons aussi réfléchi, comment faire pour que non seulement cette précieuse librairie ne disparaisse pas, mais qu'elle croisse et embellisse, qu'elle reste le lieu que nous aimons, où nous pouvons nous rencontrer, échanger entre nous et avec des auteurs invités. Qu'elle puisse, le plus vite possible, réembaucher Stéphanie.

J'en ai profité, bien sûr, pour refaire ma provision de bouquins.

Parmi ceux-ci, le dernier livre de Fabrice Nicolino, que j'avais retenu pour en profiter dès sa sortie. Je vous avais parlé d'un autre de ses livres, "Pesticides, un scandale français", écrit en collaboration avec François Veillerette, une enquête à tomber raide (Raid?) sur l'histoire et l'actualité des pesticides dont nous arrosons généreusement nos légumes avant de les manger benoîtement. Comme ça ne nous suffit pas, nous en arrosons aussi l'intérieur de nos maisons, qui finissent par être plus polluées que l'extérieur, faut le faire.

Après les pesticides, Fabrice Nicolino s'était intéressé aux très mal nommés biocarburants, qu'on devrait plutôt nommer nécro-carburants, puisqu'ils apportent la mort dans les pays pauvres, dont la terre est réquisitionnée pour nourrir nos bagnoles en affamant leurs enfants. D'ailleurs, vous noterez que le mot "biocarburant" est désormais un peu délaissé au profit du plus neutre "agrocarburant", le cynisme peut être contre-productif, ils s'en sont avisés. Le bouquin s'appelle "La faim, la bagnole, le blé et nous".

Fabrice Nicolino s'en prend aujourd'hui à la "Bidoche". C'est le titre du livre, expressif n'est-ce pas? Le sous titre, qui fait davantage dans l'explicatif, c'est "L'industrie de la viande menace le monde". Vous n'y croyez peut-être pas, vous pensez qu'il dramatise, qu'il exagère. Faut lire pour vérifier (ou pas). Vous pouvez aussi suivre sa promotion sur le site dédié, et écouter Fabrice Nicolino dans "La tête au carré". J'ai commencé le bouquin, il s'annonce "saignant".

Ce livre est édité chez LLL, "Les Liens qui Libèrent", un éditeur qui vient de naître, et à qui on souhaite longue et belle vie.

Je récapitule: trois raisons d'acheter ce livre:

- Soutenir un vrai journaliste, qui fait des enquêtes solides, musclées, sans concessions. Espèce à protéger, en voie de disparition.

- Soutenir un éditeur naissant: yen a beaucoup, mais leur vie est dure, et parfois brève.

- Soutenir votre petit libraire préféré, vous en avez bien un pas loin de chez vous, réservez lui vos achats.

Si vous avez pas de sous, essayez de convaincre votre bibliothèque préférée que c'est un achat d'utilité publique.

lundi 28 septembre 2009

Tomates et tomatiers

Chaque année, au mois de mars, je commence mes semis de tomates.

Les tomates et moi, c'est une ancienne et toujours actuelle histoire d'amour. C'est avec elles qu'adolescente j'ai commencé à jardiner, et même à cuisiner car ma mère snobait mes productions agricoles et préférait celles du "Casino" d'en face: mes tomates manquaient de rondeur et de calibrage, et mes salades, pouah, étaient pleines de terre et de limaces. C'est ainsi que je me suis lancée dans la tomate farcie à 15 ans.

Chaque printemps, mon grand père me fournissait quelques plants et aussi des piquets faits maison, mon père bêchait quelques mètres carrés de la lourde terre argileuse de notre jardin de banlieue par ailleurs abandonné aux herbes sauvages vaguement tondues de temps à autre. Et je repiquais soigneusement, suivant à la lettre les conseils de l'ancêtre, taillant scrupuleusement chaque plant. Pas un seul gourmand, surtout pas de tiges secondaires, compter trois ou quatre grappes de fleurs, étêter. Mon grand père, je l'ai déjà dit, avait le jardinage austère et rigoureux. Il serait assez éberlué, aujourd'hui, de voir ce que j'ai fait de ses leçons, la créativité et la fantaisie, c'était pas son truc . Ou alors, ça ne l'était plus? Qui sait si un poète rebelle assassiné ne gisait pas dans un de ses placards intimes bien verrouillé? Car mon grand père, dans une famille ouvrière, avec des ancêtres paysans ou domestiques, tous plus bigots les uns que les autres, possédait un phonographe, avec quelques 78 tours, et parmi eux des disques d'opéra (!?) et quelques chants révolutionnaires (!!??). Si bien que mes oncles curés étaient capables de brailler à pleine voix l'Internationale ou le Chant des partisans (A l'appel du grand Lénine), et que mon seul oncle pas curé, lui, chantait le Barbier de Séville avec une magnifique voix de baryton. En 1968, j'étais bien la seule gauchiste à connaître par coeur tous les couplets de l'inter, à peine si les autres connaissaient le refrain. Le grand père se contentait, dans les repas de famille, de "La chanson des blés d'or", plus conforme à ses origines. Il gardait un chapelet dans sa poche et sonnait les cloches de l'église avant de servir la messe de l'aîné de ses fils. Et ne laissait ni ses tomatiers, ni son jardin s'écarter d'un poil de la ligne claire. Sa seule fantaisie, c'était d'autoriser quelques plants d'arroche belle dame pourpre s'implanter où ça leur plaisait et se ressemer à leur fantaisie. Graine de folie, en quelque sorte.

J'ai parlé de tomatiers, je dois remercier la fille d'Agnès, auteure de ce néologisme aussi charmant qu'utile. Cette année, côté tomates, c'était luxe et abondance. Je crois bien n'avoir jamais eu une telle récolte, et c'est pas fini malgré la fraîcheur qui s'installe doucement. Pourtant, le départ n'avait pas été fameux. J'avais bien commencé mes semis comme d'habitude, pots de yaourt percés, barquettes de fruits soigneusement conservées de l'été précédent, compost tamisé de ma fabrication. Le tout installé devant la baie vitrée de la salle à manger. Mais, alors que tout ça commençait à se développer au point de nécessiter un arrosage quotidien, me voilà partie à l'autre bout de la terre pour trois semaines. Que faire? un seul de mes enfants a pris le virus du jardinage, et il était fort occupé par le sien de jardin, entièrement à défricher, terre fertile certes, mais pas facile à travailler. Rien à espérer de ce côté là. Mon autre fils... je craignais le pire pour lui avoir déjà confié mon jardin, dont il s'était occupé de manière fort aléatoire. Je l'ai tout de même chargé de mission, avec des recommandations précises, pressantes et inquiètes. Et, bonheur, il n'a pas failli. J'ai retrouvé mes plantations en très bon état, prêtes au repiquage, on était début mai, il était temps. C'est après que ça s'est gâté, car la terre, elle, n'était pas prête. Même en travaillant intensément de la grelinette, je n'ai rien pu mettre en place avant la fin du mois. Quand je leur ai enfin offert une terre à leur mesure, mes plants n'étaient pas farauds.

Cette année, j'avais vu grand. Vingt et un tomatiers. Six variétés différentes. Comme piquets, j'utilise depuis quelques années des fers à béton. L'idée m'est venue en voyant la très belle tonnelle du centre "Terre Vivante". Cela fait des piquets solides, discrets, , très durables, faciles à stocker l'hiver, ne gardant pas les virus comme le bois, peu coûteux. Parfaits donc. J'ai d'ailleurs pu constater que le mythique Festival des Jardins de Chaumont sur Loire avait lui aussi adopté les fers à béton et la ferraille rouillée en général, une fameuse référence, non?

En juillet, j'étais un peu déçue: la récolte s'annonçait belle certes, mais restait obstinément verte, malgré mes visites quotidiennes et mes regards pressants. Si tu plantes avec un mois de retard, pas question de te plaindre. Au jardin, le temps qu'il fait et le temps qui passe sont les maîtres absolus.

Ce sont les "Noires de Crimée" qui ont commencé. Sournoises, le dessus restait vert, il fallait retourner le fruit pour découvrir un début de coloration. Petite production, mais délicieuse. Et d'une couleur très particulière, allant de carmin clair à rouge sombre. Malgré une absence quasi totale de taille, ces plants là ressemblaient à ceux de mon grand père, une seule tige portant trois ou quatre bouquets et peu de gourmands.

Après, je ne me souviens plus très bien de l'ordre d'apparition. J'avais acheté quelques plants à Terre Vivante; pour essayer de nouvelles variétés. Deux plants de petites tomates jaunes, minuscules et innombrables. "Cocktail clémentine", le nom de "mirabelle" serait plus approprié, exactement la taille et la couleur des mirabelles. Elles ont mûri et fleuri sans cesse, et ça continue. Sympa à l'apéritif, leur couleur dorée fait aussi merveille dans une salade multicolore.

Les "Green Zebra", deux plants aussi, m'ont posé un problème: comment repérer leur maturité? Merci au magnifique (et très complet) site Tomodori qui m'a aidée. J'attendais trop. La coloration, zébrée en effet de vert clair et de vert foncé se nuance délicatement de jaune, tandis que le fruit devient moins ferme. C'est juste là qu'il faut cueillir. Plus tard, le jaune s'accentue, mais le goût devient fade. Plus tôt, elles sont trop acides, et leur couleur accentue l'impression... que vous avez servi à vos invités des tomates vertes. Par contre, toujours dans une salade multicolore, plein succès.

Sous le nom de "Prune Noire" j'avais également acheté deux plants de petites tomates ovales dont le rouge sombre vire au noir. Délicieuses à croquer sur place, il faut les mettre entières dans la bouche pour apprécier la manière dont elles libèrent leur jus au goût très particulier, pas vraiment un goût de tomate. En salade, je trouve leur peau un peu trop dure. Celles-là ont produit assez peu, et c'est presque fini.

Je cultive chaque année des Tomates de Berao. Ovales, pas très grosses, productives, sans souci, je les utilise plutôt cuites que crues, leur goût n'a rien d'extraordinaire et elles tiennent bien à la cuisson. Coupées en deux dans une poêle, avec des herbes de Provence et de l'ail écrasé, un peu de crème pour finir si vous voulez raffiner, ça fait un accompagnement rapide qui relève bien le goût un peu fade des céréales complètes, boulghour, quinoa ou sarrasin. Repas acceptable prêt en un quart d'heure, ya des jours où c'est utile! Cette année encore, elles remplissent bien leur contrat.

Mais j'ai gardé les meilleures pour la fin: les Tomates des Andes. Elles se sont fait prier, les vilaines. Deux ou trois ont commencé à se colorer... au moment où toute ma petite famille faisait ses bagages. Ils en ont à peine profité. Quel dommage, car elles sont vraiment délicieuses. Et d'une abondance rare. Je pense que chaque plant aura produit plusieurs kilos à lui seul. Nous en avons mangé quasiment à chaque repas, en salades multicolores d'abord, puis, maintenant que les autres se font rares, en salades toutes simples, ou mélangées à du (de la?) quinoa. Je pense que ce sont les meilleures tomates que j'aie jamais goûté.

Désormais, les tomates mûrissent plus lentement. Je les ramasse dès que leur couleur vire du vert cru au vert pâle, ou se colore un peu. Dans la chaleur de la maison, étalées dans un plat pour mieux les surveiller, elle mûrissent plus vite et ne s'abîment pas. Les Noires de Crimée, c'est bizarre, sont reparties en végétation, chaque plant a fourni un nouveau bouquet de fruits pas très gros mais tout à fait honorables. Les autres continuent leur route, et je cherche déjà des recettes de tomates vertes, confitures ou chutneys, pour utiliser ces retardataires qui seront nombreuses cette année.

C'est l'automne. Le beau temps qui persiste voudrait nous le faire oublier, mais les jours plus courts, la fraîcheur matinale, les récoltes qui s'essoufflent, les feuilles qui commencent à jaunir et à tomber nous le rappellent. J'aime cette saison. Elle a un goût de plénitude: récoltes rentrées, granges pleines, bocaux de conserves sur les étagères, pots de confiture, mission accomplie. Je ne fais ni confiture ni conserves ou très peu, mes modestes récoltes sont mangées au fur et à mesure. Comment expliquer la survivance de cette sensation?

lundi 21 septembre 2009

Chronique d'un démantèlement annoncé

Fermer Sangatte: c'est fait. "Démanteler rapidement la "Jungle" de Calais": c'est programmé. Ministre sinistre (eh, qu'alliez-vous penser? "sinistre", ça veut dire de gauche) de "(la chasse à) l'humain et des expulsions, Eric Besson va encore frapper. Il l'a dit, répété, il le scande, il va le faire. Avant la fin de CETTE semaine.

Chaque fois que j'entends ça, chaque fois que j'y pense, je me repose la même question: et comment vont-ils faire?

Fermer un hangar, on voit bien, on a déjà vu. On fait sortir les gens. C'est tout. La première fois, ça a fait du bruit, il a fallu briser à coups de hache la porte d'une église. Victor Hugo, Esmeralda, Quasimodo, pleurez! Maintenant, c'est rodé. Il faut un certain nombre de policiers. Ils doivent savoir calculer ça dans les officines où on gère l'humain. Il faut qu'ils soient assez nombreux pour que "les autres" comprennent qu'ils n'auront pas le dessus. Qu'ils n'ont aucune chance. Montrer la force pour éviter de s'en servir. Alors, les actualités télévisées vous les filment, ces "autres". Ils sortent, tranquilles, calmes, et si ça bout dedans, si ça désespère, si ça s'affole, ça ne se voit pas ou à peine à l'écran. Une phrase devenue banale vous informe que le lieu "a été évacué ce matin par la police sans incidents". Il arrive même que les "autres", les indésirables, évacuent avant l'arrivée de la police. La force, ya même plus besoin de la montrer, quelle économie! Après, on ferme à clé. Plutôt, dans le cas du pauvre hangar de Sangatte, on détruit. Un préfa, même immense, c'est pas trop dur à détruire. Un hangar qui avait servi à entreposer du matériel de chantier, avant que soixante mille existences y passent, misérables et déterminées, en trois coups de bulldozers, c'est bâclé. Ouvert en 1998, fermé en 2002, 1400 pauvres diables occupaient, aussi dignement qu'ils le pouvaient, les 600 places officielles. Fallait bien s'entasser, ça arrivait plus vite que ça ne partait, alors, forcément, l'humain stagnait un peu. Et puis, on peut pas rester 24 heures sur 24 dans un dortoir de 600 où on est 1400, alors ça débordait aux alentours, ça traînait, ça faisait tache, forcément. Puis, comme tous ces gens là voulaient "passer", passer en Angleterre, forcément encore, yavait des "passeurs".

Vous, quand vous voulez aller dans un autre pays, vous avez pas besoin de passeurs. Ca passe tout seul. Une carte d'identité suffit souvent, ou un passeport. Un visa dans les cas extrêmes, faut alors s'y prendre un peu à l'avance, quelques paperasses à remplir (ah, zut, encore des papiers! sont pénibles avec leurs papiers!). Ya bien quelques rares pays où vous pouvez pas entrer, ça tombe bien c'est des pays où vous n'avez aucune envie d'aller. Du coup, aucun passeur ne vient vous proposer ses services. Aucune délinquance ne s'installe dans le voisinage de ces humains là, à qui il suffit de remplir un formulaire pour entrer dans un autre pays que le leur. Ah oui, parce que c'est de la délinquance sinon. Aider à franchir une frontière, c'est un délit. Donner à manger, prêter son portable, offrir une douche, c'est un délit. Héberger (?) son mari quand il vient de recevoir une OQTF, obligation de quitter le territoire français, c'est aussi, bizarrement, un délit, une de nos amies s'était entendu dire ça. Je me demande si c'est bien vrai, mais la police ne peut pas mentir. Bon, on s'éloigne de Sangatte là.

Donc, voilà, le hangar de Sangatte a été fermé, le hangar de Sangatte a été détruit. Faut dire que "c'était plus supportable" c'est ce qu'ils ont dit à l'époque. Certains petits malins ont même parlé de camp de concentration. Pas faux, c'était bien un camp, un campement, et sacrément concentré. Ceux qui disaient ça, c'était pour horrifier le public. Pour que le public, qui des fois manque un peu d'imagination, se dise ah oui, faut fermer, c'est plus supportable, sans chercher plus loin, sans se demander et comment on fait, et où ils vont aller, et comment ils vont vivre même plus un toit sur la tête. Non, on ferme, on détruit, et basta. Le public, anesthésié et pas bien imaginatif, a-t-il vraiment cru que les humains qui étaient dedans, qu'on allait pousser dehors, allaient s'évaporer, se dissoudre, partir en fumée, comme ça, à la fermeture des portes? Ben non, le public est pas con, quand même. Il a juste évité d'y penser. Par contre, les journalistes y ont cru. Si, je vous dis, ils y ont cru. En tous cas, ils avaient l'air convaincus, au point de devenir presque convaincants. Et ensuite, ils ont été tout étonnés. Etonnés de voir que les humains étaient toujours là, qu'il en arrivait encore, qu'il en passait très peu. Ils ont découvert... "LA JUNGLE".

Cherchez pas la forêt amazonienne à Calais ni dans les environs. La jungle, c'est juste un mot destiné à faire peur, à évoquer les mille dangers de la sauvagerie, de ces bêtes féroces qui grouillent dans la pénombre, serpents, moustiques, félins au sourire carnassier. C'est destiné aussi à évoquer l'expression "loi de la jungle" un peu désuète maintenant qu'on l'a remplacée par "zone de non droit", mais qui fait encore son petit effet. Zone de non droit, c'est pas mal non plus, c'est encore un peu jeune mais ça commence à se charger d'histoire. Un peu ambigü quand même, ça pourrait vouloir dire "zone où sont parqués les humains à qui on refuse les droits humains élémentaire". Chez nous, on dit "droits de l'homme" mais on le dit de moins en moins de peur de se faire traiter de "droidelomiste", expression qui veut dire pauvre niais à la limite de la mauvaise foi qui croit encore que les humains ont des droits. C'est comme les droits de l'enfant, ah zut je m'égare encore loin de Sangatte. Ya pas d'enfant à Sangatte, presque pas. Heureusement, parce que "la jungle", c'est pas une vie. Non seulement les campements, les baraquements, construits de rien, tôles, planches de récup, bâches plastiques, sont précaires, non seulement ya ni douche ni eau potable, ya même une épidémie de gale impossible à éradiquer dans un tel contexte, mais en plus, périodiquement, on vient tout leur détruire, éparpiller leurs pauvres affaires, écraser tout ça au bull, les faire courir un peu, faut qu'ils fassent de l'exercice, ça maintient la forme.

Voilà ce qu'on a ouvert, en fermant le hangar de Sangatte. Voilà ce qu'on prétend "fermer" maintenant. Et donc je reviens à ma question initiale, comment on ferme une jungle? Des forêts autour de Calais, yen a un certain nombre. Comment on va empêcher les humains d'y revenir? Une «solution individuelle» sera proposée à chaque migrant : « retour volontaire », demande d'asile ou expulsion, a précisé notre (NOTRE?) ministre.Vous y croyez, vous, à la solution individuelle? Pour le moment, le ministre est content, le boulot se dégonfle tout seul. "Au total, il y avait environ 700 personnes dans ce village clandestin il y a trois mois. Il en reste aujourd'hui environ 300". Ben oui, ils se barrent, qu'est ce que vous feriez à leur place? Parmi les solutions individuelles, ya "expulsion". Ya aussi "retour volontaire", ça sent le gag. Le mec qui a supporté la jungle, s'il lui était possible de rentrer chez lui volontairement, il l'aurait déjà fait. "Demande d'asile", c'est moins comique pour le citoyen ordinaire pas trop curieux, mais comique triste pour ceux qui s'informent et comique rageur pour ceux qui aident des migrants à remplir leurs dossiers. Et à répondre à des exigences ubuesques comme "prouver que la police de votre pays n'a pas pu vous protéger". Je vous fais un dessin: vous allez, naïvement, vous plaindre à la police de votre pays d'une agression maffieuse ou autre. La police se fout de votre gueule, vous tabasse un peu, gentiment, et vous fait comprendre que vous avez tort de faire le mariole. N'oubliez pas, avant qu'elle vous jette dehors, de lui faire signer une attestation de non protection, vous en aurez besoin pour la demande d'asile. Même le mec qui peut exhiber des cicatrices de torture n'est pas sûr de son fait, faut l'entendre pour le croire. Et voilà que je m'égare encore, c'est une vraie jungle, cette histoire. Donc, ils se barrent, mais pas loin bien sûr, ya de la place dans les environs de Calais.

Au mieux, c'est râpé, encore une fois. Dans sept ans, rebelote, ce sera de nouveau "insupportable" pour le citoyen ordinaire qui souffre de voir souffrir ces gens, il est tellement sensible, qui a peur de la "délinquance" de la "violence" qu'une pareille situation, pense-t-il, ne peut manquer de produire. Pour Sangatte, le prétexte avait été une rixe entre locataires qui avait "dégénéré". Pour la jungle, on nous parle de montée de la délinquance, on nous dit que "les passeurs entendent faire la loi, rackettent et brutalisent les migrants, et les font vivre dans des conditions indignes". Ils ont bon dos, les passeurs. Parce que si vous remplacez le mot par "la police", ça marche aussi, possible que ça marche même mieux, les passeurs ménagent leur clientèle. On nous dit aussi que "les habitants de Calais subissent chaque jour des agressions", les associations présentes sur le terrain ne confirment pas, et il ne semble pas que ça dépasse l'agression... verbale, fort regrettable, certes, fort désagréable, mais... comment dire... Heureusement, le mot "délinquance" étant lâché, le citoyen ordinaire retrouve pour le coup son imagination, mais peut-être pas son bon sens. Le voilà prêt à approuver, comme un mal nécessaire, et à croire POSSIBLE la "fermeture" d'un espace de taille indéterminée, couvert de taillis et de petits bois, près de l'entrée d'un tunnel qui représente pour des milliers de migrants la porte du paradis. Comment on va fermer ça? comment on va empêcher des humains, d'autres humains, d'y revenir, d'y arriver, d'y rester "en attendant"?

Au mieux, c'est râpé, donc. Au pire? On attend le pire?

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